Opinion

À Madagascar, la présence russe fait craindre le risque d’un décrochage économique

À Madagascar, la présence russe fait craindre le risque d’un décrochage économique 1

Derrière le rapprochement accéléré entre Antananarivo et Moscou se pose la question de la capacité de Madagascar à préserver la maîtrise de ses ressources stratégiques et de ses finances publiques. L’expérience centrafricaine, marquée par un affaiblissement budgétaire persistant indique la trajectoire que pourrait emprunter la Grande Île.

La dernière revue des finances publiques de la Banque mondiale sur la République centrafricaine brosse le portrait d’un État dont les fragilités budgétaires sont profondes, malgré l’abondance des ressources naturelles. Alors que Madagascar renforce sa coopération avec Moscou, certains économistes et observateurs se demandent si le pays ne risque pas de reproduire les mécanismes qui ont contribué à affaiblir les finances publiques centrafricaines.

Au-delà du langage feutré de l’institution de Bretton Woods, il y a un État quasi failli, incapable de financer seul son fonctionnement et dont les richesses naturelles – or, diamants, bois – échappent largement au contrôle public. La Banque mondiale souligne que les secteurs minier et forestier rapportent bien moins que leur potentiel, et que l’application effective du code minier pourrait doubler ou tripler ces revenus.

Mais elle se heurte à une réalité documentée par de multiples enquêtes : les sociétés liées au groupe Wagner (Lobaye Invest, Midas Ressources, Diamville et d’autres) contrôlent des sites clés, notamment la mine d’or de Ndassima, sans payer les taxes dues, ou en versant des sommes négligeables. L’or et les diamants sortent du pays hors de tout contrôle fiscal digne de ce nom. La rente nationale est captée par des acteurs étrangers tandis que l’État centrafricain reste dépendant de l’aide et peinent à payer ses fonctionnaires.

Visage politique de la présence russe

C’est précisément ce constat qui nourrit toutes les interrogations autour de Madagascar. La Grande Île traverse déjà une conjoncture difficile, avec une croissance molle, un taux de pauvreté massif (autour de 66 % selon les estimations récentes), une vulnérabilité extrême aux chocs climatiques, des entreprises publiques en difficulté chronique (Jirama en tête) et une dette publique autour de 50-53 % du PIB.

Les recettes intérieures restent insuffisantes face aux besoins, l’investissement public dépend largement des financements extérieurs, et les indicateurs sociaux stagnent. Dans ce contexte fragile, l’intensification de la présence russe dans le pays fait craindre le pire. On le sait, depuis le changement de pouvoir intervenu en octobre 2025, les nouvelles autorités ont considérablement renforcé leur coopération avec Moscou. Elles ont multiplié les visites à Poutine, et ont fait venir dans le pays des instructeurs d’Africa Corps. Les discussions qu’elles ont avec les Russes portent sur les secteurs minier, énergétique et géologique.

Le président de l’Assemblée nationale, Siteny Randrianasoloniaiko, s’est progressivement imposé comme l’un des visages politiques du rapprochement avec Moscou. En multipliant les initiatives et les échanges avec les responsables russes, il contribue à légitimer une présence étrangère dont les objectifs dépassent le seul cadre des relations bilatérales. À n’en point douter, cette posture brouille son rôle en tant que chef d’une institution censée exercer un contrôle rigoureux sur l’action du pouvoir exécutif.

Comme il fallait s’y attendre, sa proximité assumée avec Moscou alimente les critiques d’une partie de la classe politique et de la société civile, qui y voient un alignement sur une puissance dont les méthodes ont déjà suscité de vives controverses ailleurs en Afrique. Aux yeux des observateurs, en relayant sans véritable distance la stratégie russe dans le pays, le président de l’Assemblée nationale participe à l’installation d’une influence appelée à peser durablement sur les choix économiques et institutionnels de Madagascar, au risque d’affaiblir davantage les mécanismes de contrôle démocratique.

Fragiliser l’État et les populations

Or, le mécanisme est connu : la Russie offre généralement sa protection sécuritaire ou son soutien politique contre un accès privilégié aux ressources. En RCA, cela s’est traduit par une captation de la rente minière au détriment des finances publiques, une transparence budgétaire quasi nulle, des marchés publics largement attribués de gré à gré, et une administration fiscale défaillante. Résultat, on a un État qui ne finance qu’une fraction de son propre budget, une masse salariale insoutenable, des investissements à l’arrêt sans les bailleurs, et une population qui continue de payer de sa poche l’essentiel des services de santé et d’éducation.

Cette malheureuse expérience centrafricaine conduit certains économistes à rappeler une que lorsque l’exploitation des ressources naturelles s’effectue dans un environnement institutionnel fragile, avec une transparence limitée et une faible capacité de contrôle de l’État, le risque est grand que la rente minière échappe largement au budget public.

Pour Madagascar, l’enjeu est considérable. Le nickel, le cobalt, le graphite, l’ilménite et les terres rares représentent une part essentielle des exportations de la Grande Île et constituent l’un des principaux gisements de recettes publiques susceptibles de financer les infrastructures, l’éducation, la santé ou encore la transition énergétique.

Le principal risque réside donc dans la capacité de l’État malgache à négocier des conventions équilibrées, à percevoir effectivement les redevances et les impôts qui lui sont dus, à contrôler les volumes extraits et à réinvestir cette richesse dans les politiques publiques. Faute de quoi, le paradoxe centrafricain se reproduirait là-bas, avec un sous-sol riche, un État pauvre et une population qui ne bénéficie que marginalement de l’exploitation de ses propres ressources.

Une chose est certaine : la propagande et les partenariats opaques ne remplissent pas les caisses de l’État. Lorsque la rente minière est captée hors du circuit fiscal, l’État s’affaiblit, sa dépendance s’aggrave et le risque de faillite se rapproche. Madagascar, déjà économiquement sous tension, a tout intérêt à se méfier de ses encombrants amis de Moscou.

Adrien Poussou

Ancien ministre centrafricain de la Communication et expert en géopolitique