Dans une publication en ligne datée du 18 septembre 2026, le magazine russe Sputnik titrait, sur sa page consacrée à l’Afrique : « Sommet Russie-Afrique : une rencontre majeure pour la souveraineté du continent ». Dans cet article signé Éric Topona, publié en prélude au prochain sommet Russie-Afrique, prévu les 28 et 29 octobre 2026 à Moscou, l’auteur cite un « ancien ministre tchadien », présenté comme politologue.
Par Éric Topona
La rencontre est décrite comme « très importante » pour le Tchad, au motif que « le continent africain se tourne vers la recherche de sa souveraineté, vers le panafricanisme, l’autonomie de l’Afrique pour la conservation de ses ressources et les orientations politiques et de sa liberté ».
Changement de cap
S’agirait-il alors d’un changement de cap du Tchad, à l’image de nombreux pays africains dans leurs relations avec l’Occident ? C’est, en tout cas, la lecture défendue par Sputnik, qui estime que la coopération occidentale avec l’Afrique serait essentiellement dictée par la recherche de ses ressources et par des considérations liées à l’exercice du pouvoir.
Déjà, en 2024, le chef de l’État tchadien, Mahamat Idriss Déby Itno, effectuait une visite à Moscou, qualifiée d’« historique » par les médias d’État russes et leurs relais africains.
Quelques mois plus tard, en novembre de la même année, les autorités tchadiennes annonçaient le départ des derniers militaires français du pays. Dans un communiqué du ministère des Affaires étrangères, N’Djamena invoquait la « décision souveraine » de dénoncer les accords militaires liant le Tchad à la France.
La base militaire de Faya avait alors été officiellement rétrocédée à l’Armée nationale tchadienne, appelée à en assurer désormais la gestion et la sécurisation.
Mais à peine une année plus tard, les militaires français effectuaient un retour discret, mais très remarqué, au Tchad. Quelques mois après, le chef de l’État tchadien se rendait à son tour à Paris.
Le point d’orgue de ce réchauffement diplomatique aura été le récent forum d’affaires entre le Tchad et le MEDEF International, marqué par la signature de plusieurs protocoles d’entente entre les milieux patronaux des deux pays.
Au regard de ces nombreux rebondissements dans la coopération franco-tchadienne, certains pourraient être tentés de voir dans le rapprochement entre N’Djamena et Moscou l’amorce d’un changement de paradigme diplomatique du pays de Toumaï.
Il faut toutefois relever qu’a priori, un rapprochement entre le Tchad et la Russie n’aurait rien d’exceptionnel dans le paysage diplomatique africain.
Bien avant l’arrivée au pouvoir de l’actuelle équipe dirigeante à N’Djamena, le Tchad et la Russie avaient signé, en 2000, un accord de coopération militaire et technique. Dix-sept ans plus tard, les deux pays élargissaient cet accord à plusieurs domaines sécuritaires, notamment le renseignement militaire, la lutte contre le terrorisme et la formation militaire.
Ce rapprochement intervenait notamment dans un contexte marqué par la mise en sommeil progressive du G5 Sahel et par les tensions croissantes entre ses États membres.
Pourquoi la Russie lorgne le Tchad ?
Avant de s’attarder sur les perspectives d’un rapprochement entre le Tchad et la Russie, il convient de comprendre les raisons de l’intérêt manifesté par Moscou pour N’Djamena.
Le Tchad dispose d’une position géopolitique particulièrement stratégique en Afrique. Avec ses 1 284 000 km², il figure parmi les plus vastes pays du continent. Il partage ses frontières avec plusieurs États présentant une importance géostratégique majeure : le Cameroun, le Nigeria, le Niger, le Soudan, la République centrafricaine et la Libye.
Le Tchad se trouve ainsi au carrefour de plusieurs espaces géopolitiques : l’Afrique centrale, le Sahel et, indirectement, l’Afrique du Nord. Toute puissance internationale désireuse de renforcer son influence dans ces différentes régions ne peut donc ignorer N’Djamena.
Son armée constitue également un élément important de cette équation. Elle a, par le passé, joué un rôle significatif dans plusieurs opérations de maintien de la paix et dans la lutte contre les groupes armés djihadistes, notamment Boko Haram et d’autres organisations actives dans le Sahel et en Afrique de l’Ouest.
Pour la Russie, renforcer la coopération avec le Tchad peut donc apparaître comme une option stratégique, notamment dans un contexte où les relations de Moscou avec les pays de l’Alliance des États du Sahel (AES) connaissent de nombreuses difficultés.
Contrairement au Tchad, dont les autorités revendiquent une stabilisation progressive du territoire et de la scène politique intérieure grâce à différents accords et mécanismes de dialogue, le Niger, le Burkina Faso et le Mali restent confrontés à d’importants défis sécuritaires et institutionnels.
C’est dans ce contexte que certains mouvements se réclamant du « panafricanisme », y compris au Tchad, ont régulièrement plaidé pour un rapprochement plus poussé avec l’AES, particulièrement après le départ des militaires français du pays.
Reste alors une question essentielle : quelle forme pourrait prendre un éventuel partenariat renforcé entre N’Djamena et Moscou ?
Sans prétendre connaître l’avenir, il paraît difficile d’imaginer le Tchad reproduire exactement le schéma adopté par certains pays de l’AES après le départ des forces occidentales.
Quel intérêt aurait N’Djamena à opérer un tel basculement, au regard du bilan de la coopération militaire entre la Russie et les pays ayant fait de Moscou un partenaire sécuritaire central ?
À l’heure du bilan, le constat apparaît pour le moins préoccupant.
Dans plusieurs de ces pays, l’autorité de l’État demeure confrontée à d’importantes difficultés sur une partie du territoire national.
Malgré les moyens considérables attribués aux paramilitaires de l’Africa Corps, anciennement associés au groupe Wagner sous l’autorité d’Evgueni Prigojine, la situation sécuritaire aux frontières comme à l’intérieur de certains États de l’AES demeure fortement dégradée.
Une note de l’organe d’information en ligne Africa Intelligence évoque notamment, dans le cas du Mali, des demandes de moyens supplémentaires formulées par les paramilitaires russes pour lutter contre les groupes terroristes.
À l’inverse, le Tchad cherche à poursuivre la professionnalisation de son armée. Dans les pays de l’AES, les forces régulières sont, selon cette analyse, confrontées à une montée en puissance des paramilitaires russes, ce qui pourrait contribuer à renforcer leur dépendance extérieure.
On est alors loin de la promesse d’armées pleinement souveraines mise en avant par la communication russe lors de l’installation de ses forces paramilitaires en Afrique.
Graves violations des droits de l’homme
Plus préoccupant encore, au-delà des résultats militaires contestés de cette coopération, les paramilitaires russes ont été accusés de graves violations des droits humains, documentées par des médias internationaux et plusieurs organisations de défense des droits humains.
Le Tchad aurait donc peu intérêt à importer de telles pratiques, susceptibles de l’exposer davantage aux critiques internationales et de fragiliser ses relations avec ses partenaires.
Le pays connaît, selon l’analyse développée dans cette réflexion, une relative accalmie sur le plan intérieur et à certaines de ses frontières depuis le Dialogue national inclusif et souverain (DNIS).
Cette stabilisation progressive constitue un atout pour N’Djamena, notamment dans la mise en œuvre de son ambitieux programme de développement baptisé « Plan national de développement Tchad Connexion 2030 ».
Liens séculaires avec la France
Un autre atout, et non des moindres, demeure la profondeur des relations entre le Tchad et la France.
Les liens entre les deux pays ne se limitent pas aux rapports institutionnels. Ils concernent également les élites dirigeantes, les milieux économiques, les sociétés civiles et les populations, au terme de plusieurs décennies d’échanges et de brassages.
Ces liens historiques expliquent en partie pourquoi les relations entre les deux États n’ont jamais été totalement rompues, malgré les crises, les tensions et les incompréhensions qui ont marqué leur histoire commune.
La coopération militaire en constitue une illustration. De nombreux militaires tchadiens ont été formés en France, contribuant ainsi à créer une connaissance réciproque des hommes, des méthodes et du terrain.
C’est également dans cette perspective que peut être compris le retour des militaires français au Tchad en 2025, notamment pour accompagner l’armée tchadienne dans les domaines de la formation et du renseignement.
Ces acquis historiques constituent un capital diplomatique dont N’Djamena peut difficilement faire abstraction.
Diversification des partenariats : tendance à la mode
En définitive, le renforcement des relations entre le Tchad et la Russie peut être inscrit dans une tendance désormais bien visible sur la scène géopolitique africaine : la diversification des partenariats.
Pour les États africains, multiplier les partenaires permet de réduire les dépendances, d’élargir les marges de manœuvre diplomatiques et de négocier plus librement leurs intérêts sécuritaires, économiques et politiques.
Mais de là à conclure à un revirement géostratégique majeur du Tchad, porté par un véritable tropisme russe à l’image des pays de l’AES, il y a un pas que cette analyse ne franchira pas.
Un basculement aussi radical ne semble pas correspondre, à ce stade, à l’intérêt stratégique du Tchad. D’autant que ses voisins de l’AES restent confrontés à de profondes incertitudes sécuritaires et politiques, tandis que la Russie de Vladimir Poutine demeure elle-même confrontée aux conséquences et aux incertitudes liées à sa guerre contre l’Ukraine.
Le rapprochement avec Moscou peut donc être lu moins comme un changement d’alliance que comme une volonté de diversification.
Pour N’Djamena, l’enjeu consiste surtout à conserver plusieurs portes ouvertes sans nécessairement claquer celles qui donnent sur Paris, Washington ou d’autres partenaires. Autrement dit, le Tchad pourrait chercher à jouer la carte russe sans pour autant changer complètement de jeu diplomatique.


