Tous ceux qui ont exercé la magistrature suprême s’accordent à le reconnaître : lorsque l’on se retrouve au sommet de l’État, on est stupéfait de voir le temps fondre comme neige au soleil. On n’a jamais assez de temps pour « changer la vie », pour reprendre le slogan de campagne victorieuse de François Mitterrand en 1981. C’est d’ailleurs à ce titre que, s’il est une donnée du réel sur laquelle on se sent démuni durant l’exercice d’un mandat électif, c’est bel et bien la maîtrise du temps.
Éric Topona
C’est probablement dans cet état d’esprit que doit se trouver aujourd’hui le chef de l a junte malienne, Assimi Goïta. Voici 5 ans (depuis le 24 mai 2021) que la junte actuelle est au pouvoir, auréolée à ses débuts par la promesse légitime d’éradiquer le terrorisme djihadiste et de reconquérir l’intégrité territoriale du pays, afin de se consacrer prioritairement aux questions de développement.
Tout avait pourtant bien commencé, lorsque, fortes du soutien des paramilitaires russes de Wagner, les Forces armées maliennes (FAMa) effectuèrent une percée remarquable dans la ville de Kidal en novembre 2023 , longtemps sous le contrôle des rebelles touaregs et du Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (JNIM). Ce fut aussi pour les hommes d’Evgueni Prigojine une source de fierté à mettre à l’actif de ses états de service .Tant et si bien que, au sein d’autres peuples en Afrique, notamment au sein des anciennes colonies françaises, on se mit à rêver de voir le bouclier protecteur russe comme l’inoxydable bouclier qui viendrait au secours d’une Afrique toujours en quête d’une seconde décolonisation et d’une souveraineté véritable.
Bilan contrasté
Après cinq années à la tête du Mali, le bilan d’ Assimi Goïta, c’est le moins qu’on puisse en dire, est extrêmement contrasté. Certains qui en font le moins possible dans la nuance concluent même à un naufrage, voire aux promesses trahies d’une révolution qui n’en a jamais été véritablement une. Toutefois, l’exercice d’un pouvoir perpétuellement transitoire qui s’est mué en cauchemar pour les Forces armées maliennes (FAMa) et en désillusions successives pour les populations maliennes.
Tout a commencé par la date de fin de la transition,lorsqu’ Assimi Goïta arrive aux affaires le 24 mai 2021. Elle aura été sans cesse repoussée. À telle enseigne que la junte, prenant une disposition comme on n’en a connu qu’au moment des partis uniques en Afrique, décide, dans un simulacre de consultation populaire semblable à ces « appels du peuple » factices en Afrique, qu’il demeurera à la tête du pays pour une durée « d’au moins 5 ans ».
Autrement dit, la junte actuellement à la tête du pays y restera jusqu’en 2030.
Dès lors, il devient indécent de parler de transition, mais d’un projet qui vise ostensiblement à la perpétuation au pouvoir d’un homme et de son clan.
Une violence généralisée et multiforme
Toutefois, ce n’est pas tant le maintien aux affaires d’ Assimi Goïta qui pose problème, comme c’est par ailleurs le cas dans les deux autres pays de l’Alliance des États du Sahel que sont le Burkina Faso et le Mali. En effet, force est de constater, pour s’en désoler, que,sur le plan sécuritaire, la situation s’est considérablement détériorée dans des proportions préoccupantes que le Mali n’avait guère connues par le passé. Le recours aux paramilitaires russes s’est avéré n’être qu’une baudruche qui s’est rapidement dégonflée. Les paramilitaires de Wagner, rebaptisés Africa Corps, ont manifestement basculé dans un affairisme tous azimuts, entre spoliation des richesses maliennes et graves atteintes aux droits de l’homme . Tandis que, sur le front de la guerre, leurs échecs et humiliations révélés en mondovision ont connu des proportions jamais atteintes durant la présence au Mali des troupes françaises.
Réduction des libertés publiques
S’agissant de la gouvernance intérieure, le Mali, comme d’ailleurs le Burkina Faso et le Niger, est entré dans une ère de régression démocratique et de violation des libertés fondamentales comme on n’en trouve nulle part dans les autres pays de la région ouest-africaine.Certes, la junte au pouvoir tente d’arguer qu’il s’agit de prioriser l’unité nationale afin de mobiliser toutes les forces dans la lutte contre le terrorisme et contre les ennemis de l’extérieur.
Cependant, à l’évidence, on constate que le régime s’est en réalité soustrait à toute reddition des comptes. Le Mali est plus divisé que jamais là où devait pourtant prévaloir l’union sacrée. Deux anciens Premiers ministres sont dans les liens de la détention ; et des compagnons d’armes de la première heure d’Assimi Goïta sont en prison. Certains, même, humiliation suprême, ont été rétrogradés.
Une transition politique sans horizon clair
Les récentes attaques que la junte a subies dans les centres névralgiques du pouvoir, qui se sont traduites par une décapitation du haut commandement militaire,sont intervenues à la suite d’un blocus qui a paralysé l’économie du pays et la vie sociale durant plusieurs semaines, permettant, sans exagération, de conclure que le Mali est entré dans une grande période d’incertitudes.
Longtemps aphones, la société civile et les forces démocratiques s’organisent pour redonner vie aux idéaux démocratiques du printemps des libertés. La question qui préoccupe désormais les esprits est celle de savoir si Assimi Goïta optera pour une politique d’ouverture et de la main tendue à toutes les forces vives de son pays. Rien n’est moins sûr, tant qu’il demeurera captif de ses engagements au sein de l’AES et de ses parrains russes.
Poursuite des violences et efficacité des Russes
Quelques semaines après les importantes attaques militaires qui ont touché l e pays, la violence persiste à se propager du nord vers le centre. Entre atrocités commises contre des civils et utilisation d’armements proscrits, la situation actuelle au Mali semble plus chaotique que jamais. Récemment, plusieurs graffitis spontanés ont été observés dans quelques quartiers de la capitale, Bamako. « La Russie, dégage », « La Russie tue le Mali », « La Russie traître », « À bas les mercenaires russes ».
Les militaires au pouvoir ont investi des milliards de dollars e t ont signé des contrats miniers avec les Russes.
Cependant, une grande partie des Maliens commencentà déchanter face aux résultats décevants de la présence russe.
Les troupes de l’Africa Corps ont été contrainte s, fin avril dernier, de se retirer précipitamment de Kidal, le bastion stratégique du nord, face à une offensive coordonnée des groupes djihadistes du JNIM et des rebelles touaregs du Front de libération de l’Azawad (FLA). Des images montrent des convois russes quittant Kidal sous escorte, du matériel abandonné et des positions stratégiques perdues sans véritable résistance durable. Des soldats maliens se sont retrouvés isolés, tandis que la Russie, présentée comme le pilier de la stabilité du régime, n’a pu empêcher cette avancée ennemie. Ce retrait illustre les limites d’un partenariat militaire qui promettait victoire et souveraineté.


