Opinion

Les leçons majeures du Sommet Africa Forward

Les leçons majeures du Sommet Africa Forward 1

Le Sommet Afrique-France de Nairobi marquera sans doute un tournant dans les relations postcoloniales entre l’Hexagone et certains pays africains. Pour la première fois depuis 1973, cet espace de concertation et de décision, qui siégeait de manière alternative en France ou en Afrique (subsaharienne d’expression française), a eu lieu dans un pays anglophone.  Coorganisé avec le Kenya les 11 et 12 mai 2026, le Sommet de Nairobi constitue un jalon essentiel qui illustre la revitalisation des liens , souvent décriés, entre la France et les pays africains.

Éric Topona

Le Sommet Africa Forward qui vient de se tenir au Kenya est une innovation sans précédent, en ce sens qu’il s ‘est t enu dans un pays anglophone d’Afrique qui n’a jamais été une colonie française.  Et celui-ci constitue à ce jour sur le continent un modèle en matière d’innovation dans les nouvelles technologies, de création de richesses, de développement durable et de bonne gouvernance. Ce n’est d’ailleurs pas fortuit que, pour la première fois dans un sommet Afrique-France, le chef de l’État français ait pris l’initiative de commencer son discours en langue anglaise. Au-delà du symbole, ce choix s’inscrit parfaitement dans l’air du temps.

Se rapprocher d’une Afrique performante

Que le Kenya fût l’hôte de ce sommet, cette initiative va dans le sens de l’histoire pour une Afrique qui doit plus que jamais transcender les particularismes linguistiques et les frontières héritées de l’époque coloniale . Le but étant d’emprunter résolument la voie de l’intégration continentale, à l’exemple du chemin tracé par la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf). Le choix du Kenya et d’une région non francophone d’Afrique fut aussi pour la France la volonté assumée de se rapprocher davantage d’une Afrique performante, mais qui demeure victime d’un afropessimisme insidieux qui ne fait guère de discrimination entre les peuples d’Afrique.

L’exclusivité partenariale qu’a longtemps entretenue la France avec des pays qui pour la plupart faisaient partie de son ancien empire colonial a suscité moult critiques et contestations . Notamment de la part d’une certaine opinion africaine souverainiste et anticolonialiste, comme celle d’une frange de l’opinion publique française tiers-mondiste. [sc1]

Elles n’ont eu de cesse de dénoncer son format jugé hégémonique, voire impérialiste et à l’avantage exclusif de la France.

Évolution permanente de format

P ourtant, dans les faits et dans la réalité des travaux qui ont eu lieu tout au long des différents sommets, les formats comme les publics invités à y prendre part au fil des ans n’ont eu de cesse d’évoluer. Il faut se souvenir que, à leurs débuts, ces sommets n’avaient pour seuls publics que les ministres et les chefs d’État. Ils se sont progressivement ouverts au monde de l’entreprise et aux sociétés civiles.

À cet égard, le Sommet Afrique-France qui s’est tenu début octobre 2021 à Montpellier durant le premier quinquennat d’Emmanuel Macron aura été un pas en avant vers ce changement de paradigme dans les relations entre l’Afrique et la France. Exclusivement ouvert aux sociétés civiles, il se sera distingué par une libération sans précédent de la parole des jeunesses d’Afrique, dans cette instance bilatérale où seuls les chefs d’État avaient jusqu’alors voix au chapitre. Si certains n’ont pas manqué de déplorer ce changement soudain de format et de public, il faut souligner qu’il s’agissait également pour la France officielle de se mettre à l’écoute d’une jeunesse qui est le fer-de-lance de tout un continent et dont l’immense potentiel fait dire à certains spécialistes en prospective que c’est ce capital humain qui fait de « l’Afrique le continent de l’avenir ».

Si cette expérience n’a pas été reprise à l’identique dans les sommets ultérieurs, comme ce fut récemment le cas à Nairobi, force est de constater, pour s’en réjouir, que les enseignements de Montpellier ont tout au moins été retenus pour être intégrés dans un  format plus inclusif, comme l’affirme la communication du Sommet de Nairobi dans son propos liminaire : « Sommet coorganisé avec le Kenya, il accorde une place centrale à tous les acteurs qui font vivre au quotidien le partenariat de la France avec les pays africains : chefs d’État et de gouvernement, acteurs économiques, culturels et sportifs, de la société civile, des diasporas et de la jeunesse ».

Trade, not aid

Pour s’en tenir aux travaux du Sommet de Nairobi qui en constituent la pierre angulaire, il faut relever avec force que les thématiques qui y furent abordées sont au centre des politiques publiques conduites actuellement en France et en Afrique, et vitales pour l’avenir de leurs peuples et de leurs écosystèmes socio-économiques . On peut citer : l’agriculture, l’économie bleue, le secteur bancaire et financier, l’industrialisation, l’économie numérique et l’intelligence artificielle, la santé, la transition énergétique.

Pour relever ces défis communs qui s’inscrivent dans une coopération gagnant-gagnant, le Sommet de Nairobi rompt avec une politique d’aide longtemps décriée .

Celle-ci n’est plus conforme ni aux attentes des investisseurs français ni à celles des investisseurs africains. C’est à cet égard que les investissements envisagés dans les différents secteurs ci-dessus mentionnés poursuivent une trajectoire de « co-investissement », amorcée à Paris en 2021 à l’occasion du Sommet sur le financement des économies africaines et poursuivie lors du Sommet sur le nouveau pacte financier mondial de 2023 . C’est ce qu’envisage de poursuivre le Sommet Choose France 2026, au cours duquel seront annoncés des investissements africains vers la France (rendez-vous annuel visant à attirer les investissements étrangers, qui se tient au château de Versailles et s’ouvre le lundi 1ᵉʳ juin 2026 ).

Comment ces projets multiformes seront-ils financés ?

Ils comprennent « tous les types d’investissement (direct, prise de participation, partenariat) et tous les instruments financiers (fonds propres, prêts, garanties, subventions) ».

Dans chacun de ces secteurs, les projets éligibles aux financements répondent à des critères élevés d’impact économique, environnemental et social . Ils contribuent aussi à la structuration des filières locales d’investissement et de création des richesses, au renforcement des performances du capital humain et à l’insertion des projets financés dans les chaînes de valeur mondiales. Nombre de ces projets ont déjà donné lieu à la signature de contrats à l’occasion des travaux qui se sont tenus le 11 mai 2026 à Nairobi. Le montant global des investissements prévus à l’occasion du Sommet Africa Forward s’élève à 23 milliards d’euros. Il est envisagé la création, en France et en Afrique, de 250 000 emplois directs et indirects. Dans ce montant sont incluses les annonces d’investissements français et africains.

La situation au Sahel évoquée

Le Sommet Africa Forward n’aura pas seulement été un rendez-vous d’affaires. Les grands enjeux géopolitiques du moment et les bouleversements majeurs en cours dans le monde, et en particulier en Afrique, n’auront pas été absents des discours.

Emmanuel Macron, lors de sa conférence de presse conjointe avec son homologue kényan en ouverture des travaux, s’est prononcé sur la détérioration de la situation sécuritaire au Sahel et sur les risques qu’elle fait peser sur l’Afrique de l’Ouest tout entière. Il n’a pas manqué de rappeler la fin du mythique « pré carré » africain de la France en Afrique autour duquel se construisent des fantasmes de toutes sortes sur la persistance d’ingérences à des fins de déstabilisation de quelques-unes des anciennes colonies françaises. Bien évidemment, il lui aurait été impossible d’éluder cette actualité brûlante au moment où, au sein de l’Alliance des États du Sahel (AES), après l’euphorie éphémère des Russes prétendument sauveurs de ces trois États sahéliens et gardiens présomptifs et invincibles de leur souveraineté, l’heure semble être au désenchantement, voire au désarroi. Il ne s’est d’ailleurs pas privé de citer l’exemple le plus emblématique qu’est le Mali après les attaques du 25 avril 2025 menées par le Front de libération de l’Azawad et le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans affilié à Al-Qaïda .

Redéfinition du cadre de la coopération militaire entre Paris et N’Djamena

En marge des discours officiels, Emmanuel Macron, toujours dans la même veine des recompositions d’alliances géopolitiques en cours en Afrique subsaharienne francophone, s’est penché sur l’exemple tout aussi actuel du Tchad.

Les opinions publiques africaines ont encore en mémoire l’annonce fracassante par la partie tchadienne du départ des forces françaises positionnées au Tchad et de la rétrocession de s  empris e s française s d u pays : N’Djaména, Abéché et Faya-Largeau.

Certains analystes s’étaient empressés de conclure que le Tchad s’apprêtait alors à rejoindre le giron de la Russie, voire de l’AES. Néanmoins, grande fut la surprise de tous lorsqu’à l’occasion de l’annonce d’une visite surprise à Paris du chef de l’État tchadien Mahamat Idriss Déby Itno au début de l’année 2026, il s’est ensuivi l’amorce d’une redéfinition de la coopération future entre les deux pays dans le domaine sécuritaire et de défense. « Le président Mahamat Idriss Deby nous a demandé de rebâtir une relation de défense », a laissé entendre le chef de l’État français au cours de l’interview qu’il a accordée à nos confrères de RFI, France 24 et TV5 Monde.  Des propos qui laissent présager d’une redéfinition du cadre de la coopération militaire entre les deux pays, dans un contexte où la situation sécuritaire au Tchad, au regard des attaques terroristes dont le pays a été récemment l’objet, est extrêmement préoccupante.

Réinventer les relations avec les pays africains

En définitive, au-delà du Sommet Africa Forward de Nairobi, si l’on peut s’autoriser à dresser un bilan d’étape des sommets Afrique-France depuis le sommet fondateur de 1973, il est constaté par tous que l’absolue nécessité de nouer des partenariats stratégiques avec l’Afrique a fait des émules depuis plus d’un demi-siècle. Après la France, ce sont désormais la Chine, les États-Unis d’Amérique, le Brésil, la Turquie, l’Inde, l’Allemagne et le Japon qui ont jugé indispensables des rencontres périodiques avec les chefs d’État et de gouvernement des pays africains. C’est à saluer dans le cadre de la diversification des partenariats.