L’International Crisis Group lance un avertissement clair : la brouille entre Alger et Bamako compromet les efforts de stabilisation d’un Sahel confronté à une recrudescence sans précédent des violences armées. Dans son rapport publié ce 15 juillet, l’organisation appelle les deux voisins à rétablir leurs canaux de communication afin d’éviter une aggravation de la crise sécuritaire. Selon le centre de réflexion, le Mali se prive d’un partenaire stratégique au moment où les groupes jihadistes et séparatistes accentuent leur pression sur le régime du président Assimi Goïta.
Une médiation algérienne progressivement remise en cause
Longtemps pilier des processus de paix maliens, l’Algérie a assuré depuis 1991 la médiation entre l’État malien et les rébellions touareg, culminant avec l’Accord d’Alger de 2015. Mais l’arrivée au pouvoir des militaires à Bamako en 2021 a profondément rebattu les cartes.
Porté par un discours souverainiste, le nouveau pouvoir malien s’est progressivement éloigné de la stratégie défendue par Alger. Son rapprochement avec la Russie, la reprise des opérations militaires contre les groupes armés du Nord à partir de fin 2023 et la dénonciation de l’Accord d’Alger en janvier 2024 ont marqué la fin de plusieurs décennies de coopération diplomatique.
Le drone abattu, symbole de la rupture
Les tensions ont atteint leur point culminant en avril 2025 lorsque la défense aérienne algérienne a détruit un drone malien près de la frontière commune. Les circonstances de l’incident restent contestées, mais ses conséquences diplomatiques ont été immédiates.
Les deux pays ont rappelé leurs ambassadeurs, fermé réciproquement leurs espaces aériens et multiplié les accusations. La crise s’est ensuite régionalisée avec le soutien affiché du Burkina Faso et du Niger à Bamako au sein de l’Alliance des États du Sahel (AES). Les échanges particulièrement virulents devant l’Assemblée générale des Nations unies en septembre 2025 ont confirmé l’installation durable de la brouille entre les deux capitales.
Une menace jihadiste en pleine expansion
Cette détérioration des relations intervient alors que la situation sécuritaire du Mali connaît l’une de ses phases les plus critiques depuis le début de l’insurrection de 2012.
Le rapport souligne que les attaques coordonnées menées le 25 avril par le Jama’at Nusrat al-Islam wal-Muslimin (JNIM), affilié à Al-Qaïda, et le Front de libération de l’Azawad (FLA) ont profondément ébranlé le pouvoir de Bamako. Les offensives simultanées contre plusieurs localités, notamment Kati, aux portes de la capitale, et Kidal, ont mis en évidence une coopération opérationnelle inédite entre les séparatistes et les jihadistes, malgré des objectifs politiques distincts.
Crisis Group plaide pour une désescalade politique
Face à cette évolution, l’International Crisis Group recommande une reprise progressive du dialogue entre Alger et Bamako avec l’appui de médiateurs africains. L’organisation estime que le rapprochement engagé ces derniers mois entre l’Algérie et le Niger pourrait constituer une base favorable à une normalisation.
Algérie-Mali : consolider la détente | International Crisis Group
Le rapport invite également l’Union africaine à jouer un rôle plus actif dans la relance des discussions, alors que les relations entre les pays de l’AES et la CEDEAO restent rompues. Au-delà du volet diplomatique, Crisis Group préconise l’ouverture d’un processus de règlement politique associant l’ensemble des acteurs du conflit, y compris les groupes séparatistes et jihadistes, une perspective que les autorités maliennes continuent jusqu’à présent de rejeter au profit d’une stratégie exclusivement militaire.
Le rôle des puissances extérieures en question
L’organisation s’intéresse enfin aux influences extérieures qui pèsent sur la crise malienne. Elle estime que l’Algérie pourrait utiliser ses relations avec Moscou et Ankara pour convaincre les deux partenaires militaires de Bamako de soutenir une solution politique plutôt qu’une approche uniquement sécuritaire.
Le rapport relève également les préoccupations croissantes d’Alger face au renforcement de l’influence du Maroc et des Émirats arabes unis au Sahel. Pour Crisis Group, aucune solution durable ne pourra émerger sans une coordination régionale permettant de contenir la crise avant qu’elle ne s’étende davantage, du bassin du lac Tchad jusqu’à la façade atlantique.
Une crise aux enjeux régionaux
Au-delà du seul contentieux algéro-malien, Crisis Group considère que le rétablissement d’un dialogue entre Alger et Bamako constitue désormais un enjeu stratégique pour l’ensemble du Sahel. L’organisation estime qu’une normalisation progressive des relations pourrait contribuer à restaurer une coopération sécuritaire indispensable sur une frontière de près de 1 400 kilomètres et redonner une place aux solutions politiques dans un conflit où l’option militaire montre aujourd’hui ses limites.
GN
