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Cette Cemac si attachée au bonnet d’âne…

Cette Cemac si attachée au bonnet d’âne… 1

Par Djimadoum Mandekor, économiste et essayiste, ancien Directeur central de la BEAC

Dans le classement des économies africaines les plus performantes, élaboré et publié le 2 juin 2026 par le magazine Jeune Afrique, sur la base de trois critères pondérés (gouvernance économique et institutionnelle ; capacité d’influence, et d’innovation), les pays de la Communauté économique et monétaire de l’Afrique Centrale (CEMAC) ont encore brillé par leur absence parmi les 20 pays sélectionnés. Ceci confirme le décrochage durable de la sous-région sur son continent et dans le monde, déjà relevé par d’autres évaluations (Indice Mo Ibrahim, Transparency International, Indice Chandler de bonne gouvernance, etc.).

L’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA), appartenant également à la Zone franc avec la CEMAC, est représentée sur cette liste par la Côte d’Ivoire et le Sénégal, soit 10 % de l’ensemble. La présence mitigée des 15 pays de la Zone franc sur ce classement, constituant près de 28 % du nombre des Etats africains, montrent ainsi que l’appartenance à cette zone monétaire pèse peu sur leurs résultats globaux.

La CEMAC en quête de visibilité

C’est dans ce contexte peu glorieux que la Banque des Etats de l’Afrique Centrale (BEAC) consulte depuis quelques semaines ses Etats membres, certaines institutions de la Communauté et d’autres structures de la sous-région ainsi que des partenaires extérieurs, sur l’organisation périodique d’un forum sous-régional. Cet évènement, qui pourrait s’appeler Forum économique et financier de l’Afrique Centrale (FEFAC), servirait de « cadre communautaire unifié visant à renforcer la visibilité, la cohérence et l’intégration financière dans la CEMAC ».  Son lancement, envisagé pour 2027, réunirait plus de 1000 personnes représentant des institutions publiques nationales (administrations centrales, universités, …), communautaires, étrangères (AFD, Afrexim-Bank, Banque Mondiale, BAD, FMI,…) privées (banques, assurances, fintechs, entreprises non financières, associations des experts comptables, …) et de la société civile (think tanks, ….)

L’initiative est essentiellement centrée sur la mise en lumière de la CEMAC, rarement positivement citée dans les arènes internationales, collectivement ou grâce à ses six pays membres (Cameroun, RCA, Congo, Gabon Guinée Equatoriale, Tchad). Elle chercherait particulièrement, par la forte amélioration de la concertation et de la cohésion entre les Etats eux-mêmes ainsi qu’entre les institutions communautaires, à favoriser un renforcement de l’intégration sous-régionale, surtout dans le domaine financier.

Dans ce sillage, il est suggéré la création d’un Comité Régional de Convergence Economique et Financier (CRCEF), rassemblant les membres des Comités Nationaux Économiques et Financiers (CNEF), organes substitués aux Comités monétaires et financiers nationaux et aux Conseils nationaux du crédit après les dernières réformes monétaires et de supervision bancaire. Ledit comité se réunirait à l’occasion de la tenue du forum. Or, la BEAC peine depuis 15 mois à finaliser le recrutement de cadres moyens. Elle devrait donc plutôt s’atteler à améliorer notablement son fonctionnement et l’efficacité de ses interventions, notamment dans la réalisation de la stratégie régionale d’inclusion financière, adoptée fin 2023 et apparemment toujours inactivée.

Des défis plus profonds

Ce projet, sans doute louable, est proposé au moment où la Chefs d’Etat de la CEMAC, à la suite de leur sommet d’avril 2024, ont instauré en juillet 2024 un programme portant sur l’amélioration du fonctionnement des institutions (PRAFI) de la Communauté. De plus, le rôle du Programme de réforme économique et financière (PREF), chargé du suivi des réformes et des actions des institutions sous-régionales, qui a succédé au Programme économique régional (PER) établi en 2006, a été réaffirmé en janvier 2026. Il convient en outre de rappeler la perspective, en principe proche, de la fusion entre la CEMAC et la Communauté économique des Etats de l’Afrique Centrale (CEEAC), une des huit communautés économiques régionales (CEDEAO, SADC, etc.) retenues par l’Union africaine. Toutefois, le silence des auteurs de cette initiative est notable sur la décision du sommet de la CEMAC de novembre 2019 concernant l’engagement d’une réflexion approfondie sur l’avenir du Franc CFA.

Si les travaux du PRAFI étaient menés par des experts indépendants, et non essentiellement exécutés par les responsables des Etats et des institutions, ils devraient objectivement déboucher sur la remise en cause de la séparation actuelle entre le volet économique de l’intégration régionale, suivi par l’Union économique de l’Afrique centrale (UEAC), et le volet monétaire confié à l’Union monétaire de l’Afrique centrale (UMAC). Cette spécificité, absente à l’Union européenne (UE) et à l’UEMOA, obtenue par la BEAC lors de la transformation de l’UDEAC en CEMAC en 1994, explique en partie les lourdeurs et l’inefficacité de cette dernière. Son effacement faciliterait la coordination des politiques économiques et monétaires et garantirait une meilleure exécution des résolutions prises.

Pour obtenir un espace de concertation permanente entre tous les secteurs de la vie économique et sociale de la sous-région, le PRAFI devrait, à l’instar de l’UE et de l’UEMOA, proposer la création d’un Conseil économique, social et environnemental régional. Une autre mesure qui contribuerait à accroître l’efficacité de la Commission serait l’adoption d’un rythme semestriel des sommets de la CEMAC.

Par-dessus tout, le fonctionnement satisfaisant des institutions nationales et sous-régionales, gage de développement économique et social ainsi que d’influence plus importante de la CEMAC dans le monde, dépend d’abord de la volonté politique des Chefs d’Etat. Le gel partiel des activités des institutions, déclaré en février 2026 pour cause d’indisponibilité des ressources budgétaires, vient rappeler l’importance de ce préalable. La promotion d’une place de choix de la CEMAC dans le concert des nations passe aussi par la cessation de l’hyper politisation des processus de désignation des responsables des organismes économiques et financiers et la révision drastique des dispositifs de contrôle de leurs hauts responsables. Si chaque institution avait les dirigeants et les membres des organes de son contrôle ou de décision (Conseil d’administration, Comité d’’audit, Comité de politique monétaire, etc.) adéquatement sélectionnés, elle devrait s’attacher à accomplir son mandat de manière performante et intègre, au bénéfice de l’intérêt général.

Ainsi, s’agissant des institutions communautaires, dorénavant, la BEAC se consacrerait activement à maîtriser les prix, tout en facilitant la croissance économique et l’emploi par son engagement déterminé dans l’approfondissement du secteur financier. Pour ce faire, elle ne devrait pas fuir sa responsabilité de conseiller des Etats et accepter de leur déplaire en recommandant, quand nécessaire, les politiques publiques idoines privilégiant le recours sain au marché des capitaux et évitant l’éviction du secteur privé du financement bancaire. De son côté, la Commission de la CEMAC, dotée des ressources humaines et financières adéquates, se vouerait à concevoir et conduire les politiques sectorielles appropriées pouvant accompagner celles de ses Etats membres.

Le redressement du poids de la CEMAC dans le monde réclame une réforme globale de son fonctionnement 

Compte tenu notamment de l’inefficacité actuelle du Parlement communautaire, la préoccupation du projet du FEFAC pour une plus grande légitimité des politiques et des institutions de la CEMAC mérite une attention plus grande. Elle rejoint celle exprimée dans l’essai « Pour sortir la BEAC de sa gouvernance défaillante. Promouvoir une banque centrale assurant l’intérêt général» . Cette légitimation démocratique ne proviendra pas seulement de la diversité des participants aux rencontres organisées sur des thèmes sélectionnés, mais surtout de l’association de parlementaires élus et d’acteurs de la société civile à l’examen de toutes les questions impactant la vie des populations, y compris la politique monétaire communautaire.

De la sorte, dans l’esprit de la démarche inclusive de définition des politiques économiques et monétaires recommandée dans les Objectifs de développement durable adoptés par l’ONU en 2015, formellement acceptés par les pays de la CEMAC, il est préconisé l’instauration du Conseil économique, monétaire et financier de l’Afrique centrale (CEMF-AC). Cette structure comprendrait, non seulement quelques membres de chaque Comité national économique et financier, représentant le gouvernement, le secteur financier et la société civile, mais également le gouverneur et un autre membre du gouvernement de la BEAC, un membre du Comité de Politique Monétaire de la BEAC, le président du Parlement communautaire, le président de la Commission de la CEMAC, le président du Conseil économique, social et environnemental régional suggéré ci-dessus et le secrétaire général de la Commission bancaire de l’Afrique centrale (COBAC).

Codirigé par les présidents du Parlement et de la Commission, le CEMF-AC se réunirait une fois l’an, vers la fin de l’année, afin de donner ses avis sur les perspectives et la politique monétaire de l’année à venir. Son secrétariat devrait être suffisamment étoffé, avec des experts chevronnés issus notamment de la banque centrale, pour fournir des analyses et des recommandations de politiques de qualité comparable à celle des cadres de l’institut d’émission commun.

Le redressement du positionnement de la CEMAC sur l’échiquier mondial réclame certainement plus qu’un lifting de son image par l’organisation d’évènements médiatiques. Pour que les stratégies nationales et régionales de développement (émergence !) ne soient pas de vains slogans, des efforts sincères et continus, guidés étroitement par les valeurs d’excellence et d’éthique, sont requis pour asseoir un cadre global des activités économiques et financières (révision du système monétaire, lutte contre la corruption, exigences de bonne gouvernance, etc.) crédible afin de stimuler la croissance et des emplois à répartir équitablement. Cependant, dans l’immédiat, une des priorités affichées, sur l’agenda du conseil des ministres de l’UEAC de ce 13 juin 2026, à Brazzaville, est plutôt l’examen du règlement sur les médailles honorifiques de la CEMAC !