Politique

Quand l’opposition parle d’une seule voix

Les attaques meurtrières de Boko Haram dans la province du Lac les 4 et 6 mai ont provoqué une réaction rare dans le paysage politique tchadien : une convergence de l’opposition. Pahimi Padacké Albert et Les Transformateurs ont condamné dans des communiqués séparés les assauts jihadistes et rendu hommage aux soldats tombés. Un geste fort, dans un pays où la classe politique est plus souvent divisée que rassemblée.
Un front commun, mais pas sans conditions
Le soutien aux forces armées ne signifie pas un chèque en blanc au pouvoir. Les Transformateurs, dont le chef Succès Masra purge depuis août 2025 une peine de vingt ans de prison ferme dans un dossier largement dénoncé comme politique, ont assorti leur message d’un avertissement clair : aucune victoire durable contre le terrorisme ne peut être obtenue dans un pays politiquement crispé, où des voix sont réduites au silence par décision judiciaire. La formule renvoie dos à dos la menace extérieure et les tensions internes, en posant une équation que le pouvoir préfère éviter : peut-on demander à un peuple de mourir pour un État qui emprisonne ses opposants ?
Le dilemme du pouvoir
Face à Boko Haram, le gouvernement dispose d’un argument solide : la menace est réelle, meurtrière, documentée. L’état d’urgence de vingt jours décrété dans le Lac a une justification que personne ne conteste. Mais l’opposition soulève une question que les autorités ne peuvent indéfiniment esquiver : comment construire une cohésion nationale quand une partie des acteurs politiques est soit derrière les barreaux, soit contrainte au silence ?
Succès Masra en est l’illustration la plus saisissante. Condamné dans un procès que Human Rights Watch a qualifié d’inéquitable, il appelle aujourd’hui à l’unité nationale contre le jihadisme depuis une cellule. L’ironie est cruelle. Elle est surtout révélatrice de l’impasse dans laquelle se trouve le Tchad : un pays qui doit faire face à ses démons extérieurs sans avoir réglé ses contradictions internes.
L’unité, oui mais laquelle ?
L’unité nationale n’est pas un slogan. C’est une construction politique qui exige que les acteurs qui la proclament soient libres de le faire. Le Tchad a besoin d’une armée forte pour tenir le Lac. Il a tout autant besoin d’un espace politique ouvert pour tenir le pays. Les deux ne sont pas incompatibles : ils sont les deux faces d’une même exigence, celle d’un État qui choisit de se battre avec tous ses citoyens, pas contre certains d’entre eux.