Economie

Le Tchad parmi les pays les moins industrialisés d’Afrique

Dernier de la CEMAC, absent des grands projets industriels africains, le Tchad continue de décrocher dans la course à l’industrialisation. Un nouveau rapport de la BAD met en lumière les faiblesses structurelles du pays : énergie coûteuse, manque d’investissements et quasi-absence d’usines de transformation. Analyse.

Un classement qui confirme quinze années de stagnation

Le Tchad figure parmi les dix pays les moins industrialisés d’Afrique. C’est la principale conclusion du dernier rapport de la Banque africaine de développement consacré à l’Indice d’industrialisation de l’Afrique 2025. Avec un score de 0,4374 sur 1, le pays occupe la dernière place de la CEMAC et reste enfermé dans le cinquième et dernier groupe du classement continental.

L’indice repose sur dix-neuf critères regroupés autour de trois piliers majeurs : la capacité de production et d’exportation manufacturière, les investissements et compétences industrielles disponibles, ainsi que l’environnement général des affaires et des infrastructures. Sur ces trois dimensions, le Tchad peine à transformer ses ressources en base productive durable.

Quinze ans après les premières éditions du classement, la position du pays demeure quasiment inchangée. Un constat qui traduit moins un retard ponctuel qu’une incapacité structurelle à enclencher une véritable dynamique industrielle.

Lire le rapport africa_industrialisation

Une CEMAC à deux vitesses

Au sein de la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale, le contraste est particulièrement marqué.

Le Gabon domine la sous-région avec un score de 0,6021, devant la Guinée équatoriale (0,5767), le Cameroun et le République du Congo (0,5547 chacun). Ces quatre États appartiennent au deuxième groupe des pays dits « moyennement avancés ».

À l’opposé, le Tchad et la République centrafricaine ferment la marche régionale, avec des scores proches mais insuffisants pour sortir du dernier groupe.

Cette fracture révèle une industrialisation sous-régionale profondément déséquilibrée, où quelques économies pétrolières ou plus diversifiées parviennent à attirer des investissements manufacturiers, tandis que d’autres restent dépendantes des exportations primaires.

Le Maroc nouveau leader industriel africain

À l’échelle continentale, le fossé devient encore plus spectaculaire.

Pour la première fois depuis la création de l’indice, le Maroc dépasse l’Afrique du Sud et prend la tête du classement africain avec un score de 0,8415. Une progression portée par une stratégie industrielle agressive, centrée sur l’automobile, l’aéronautique, les énergies renouvelables et les chaînes de valeur exportatrices.

Derrière Rabat suivent l’Afrique du Sud (0,8396), l’Égypte (0,7827) et la Tunisie (0,7760), qui constituent désormais le noyau dur industriel du continent.

En Afrique subsaharienne, le Sénégal (0,6368) et la Côte d’Ivoire (0,6173) s’imposent progressivement comme les locomotives industrielles ouest-africaines.

La BAD dévoile ses nouveaux outils pour mesurer l’industrialisation

L’écart entre le Maroc et le Tchad dépasse désormais 0,40 point, soit pratiquement le double du score tchadien. Une distance qui illustre l’ampleur du décrochage.

Un environnement stable… sans production industrielle

La lecture détaillée de l’indice permet toutefois de distinguer les faiblesses réelles du modèle tchadien.

Sur la capacité à produire et exporter des biens manufacturés, le pays obtient seulement 0,1991, l’un des scores les plus faibles du continent. Cette faiblesse traduit l’absence d’un tissu industriel structuré, la faiblesse de la transformation locale et la quasi-inexistence des exportations manufacturières.

En revanche, le Tchad affiche un score relativement correct de 0,8044 sur le volet institutionnel et macroéconomique. Grâce notamment à l’ancrage monétaire assuré par la zone Banque des États de l’Afrique centrale, le pays conserve une certaine stabilité financière et monétaire.

Mais cette stabilité ne se traduit ni par des investissements productifs massifs, ni par une montée en puissance industrielle.

Le principal verrou reste l’accès à l’énergie, le coût des infrastructures et la faiblesse des chaînes logistiques. Dans un pays où l’électricité demeure rare et chère, l’industrialisation reste structurellement limitée.

Aucun projet industriel majeur recensé depuis dix ans

Le constat est renforcé par le premier Baromètre de l’investissement industriel en Afrique 2026, réalisé par WITBA Invest SA et Trendeo.

L’étude, fondée sur plus de 2 600 projets industriels géolocalisés entre 2016 et 2025, ne recense aucun projet industriel significatif au Tchad sur l’ensemble de la période.

Plus largement, l’Afrique centrale apparaît comme la sous-région la moins attractive du continent pour les investissements industriels privés. Et dans cet ensemble déjà marginalisé, le Tchad reste quasiment absent des flux recensés.

Cette invisibilité industrielle constitue aujourd’hui l’un des principaux signaux d’alerte pour l’économie tchadienne.

L’urgence d’un tournant productif

Pour la BAD, le diagnostic est clair : sans investissements massifs dans l’énergie, les infrastructures et la transformation locale, le Tchad risque de rester durablement en marge de la recomposition industrielle africaine.

Alors que plusieurs économies africaines commencent à intégrer des chaînes de valeur régionales et internationales, N’Djaména demeure enfermée dans une économie de rente faiblement transformée.

L’enjeu dépasse désormais les seuls indicateurs économiques. Car derrière l’industrialisation se jouent aussi l’emploi des jeunes, la diversification des recettes publiques, la réduction des importations et la souveraineté économique.

Et sur ce terrain, le retard tchadien continue de se creuser.

 

GADNODJI Nako