Ou comment l’inventeur de l’austérité tchadienne a découvert les joies du blocus budgétaire
On savait que la diplomatie tchadienne traversait une période de vaches maigres. On ignorait en revanche qu’elle disposait encore d’une arme redoutable : la petite phrase.
Interrogé par les sénateurs sur les conditions de traitement jugées précaires des diplomates tchadiens en poste à l’étranger, le ministre d’État, ministre des Affaires étrangères, Dr Abdoulaye Sabre Fadoul, a livré une réponse dont les échos risquent de résonner longtemps dans les couloirs du pouvoir.
« Je vais m’abstenir d’entrer dans les détails par esprit de responsabilité et par solidarité gouvernementale (…) Si je dois me résumer sur cette question des conditions de vie et de traitement de nos agents servant à l’extérieur, je dirais simplement que ces conditions commenceront à changer le jour où la loi de finances aura plus de force que le ministre des Finances. »
En langage diplomatique, difficile de faire plus direct.
La cible semble toute désignée : Tahir Hamid Nguilin, le grand argentier de la République et arbitre incontournable des décaissements de l’État. Derrière cette phrase se cache une vieille question de finances publiques : entre les crédits inscrits dans la loi de finances et ceux effectivement mis à disposition des administrations, qui détient réellement le dernier mot ?
La formule est d’autant plus savoureuse qu’elle émane d’un homme qui connaît parfaitement les rouages de la machine budgétaire. Avant d’occuper le fauteuil des Affaires étrangères, Abdoulaye Sabre Fadoul a lui-même dirigé le ministère des Finances et du Budget. Il fut également l’un des principaux acteurs des réformes de rigueur engagées durant les années de crise économique(16 mesures).
Autrement dit, celui qui s’interroge aujourd’hui sur la puissance du ministère des Finances a longtemps observé les mêmes mécanismes depuis l’autre côté du bureau.
C’est toute l’ironie de cette séquence politique. Après avoir participé à la gestion des contraintes budgétaires de l’État, le voilà désormais à la tête d’un département qui en subit directement les conséquences. Comme quoi, les vertus de la discipline budgétaire paraissent parfois différentes selon que l’on tient le stylo ou que l’on attend le virement.
Le plus remarquable reste toutefois l’introduction de sa réponse. Évoquer « l’esprit de responsabilité » et la « solidarité gouvernementale » avant de décocher une telle flèche relève d’un exercice de haute voltige politique.
Mais une autre question mérite d’être posée. Le ministre des Finances est-il réellement le seul maître du jeu ? Ou n’est-il que le visage le plus visible d’arbitrages budgétaires décidés dans des cercles plus larges, notamment lors des réunions consacrées au suivi des recettes et de la trésorerie de l’État ?
Car si tel est le cas, alors la sortie de Sabre Fadoul dépasse largement le cadre d’une simple rivalité ministérielle. En visant le grand argentier de la République, c’est peut-être tout un mécanisme de décision budgétaire qu’il interroge.
Reste à savoir si cette phrase marquera un tournant dans le débat sur l’exécution du budget ou si elle rejoindra la longue liste des petites phrases qui agitent momentanément la scène politique avant de disparaître.
La réponse déterminera si cette sortie restera comme un coup de maître politique… ou simplement comme un coup de sabre dans l’eau.
