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France-Tchad : derrière le rapprochement économique , le discret retour du sécuritaire

France-Tchad : derrière le rapprochement économique , le discret retour du sécuritaire 1

Après la brouille, l’heure est au réchauffement. Mais derrière les poignées de main, les protocoles d’accord et les costumes de technocrates, Paris et N’Djamena semblent surtout chercher à reconstruire une relation que la rupture de l’accord de défense, en novembre 2024, avait brutalement mise à mal. Officiellement, l’économie doit désormais occuper le devant de la scène. Dans les coulisses, la coopération sécuritaire reprend néanmoins, prudemment.

Par Éric Topona.

Le forum d’affaires France-Tchad, organisé le 25 septembre 2026 à Paris par le Medef, a donné une image particulièrement révélatrice de cette nouvelle séquence. Quelque 250 entreprises ont participé à cette rencontre destinée à encourager les investissements français au Tchad. Élevage, santé, infrastructures, énergie : plusieurs protocoles d’accord ont été signés, donnant corps à la volonté affichée par les deux pays de diversifier leurs relations.

Cette offensive économique intervient alors que N’Djamena porte un ambitieux plan de développement. Les autorités tchadiennes souhaitent mobiliser jusqu’à 30 milliards de dollars d’investissements et accroître de 60 % le produit intérieur brut d’ici à 2030.

Pour Paris, l’enjeu dépasse cependant les seuls contrats commerciaux. Après des années durant lesquelles la relation franco-tchadienne avait été largement structurée autour de la défense et de la lutte contre les groupes armés, il s’agit désormais de donner une nouvelle architecture au partenariat.

« Démilitariser » et « diversifier » la relation : telle est, selon une source française citée par l’AFP, l’ambition affichée par Paris. Le message adressé au président Mahamat Idriss Déby Itno se veut clair : la France entend démontrer qu’elle prend au sérieux le volet économique du nouveau partenariat.

De la rupture militaire au réchauffement diplomatique

Le rapprochement n’allait pourtant pas de soi.

En novembre 2024, N’Djamena avait annoncé la rupture de l’accord de défense avec Paris. Cette décision avait mis un terme à six décennies de présence militaire française au Tchad et constitué un nouveau revers pour la France au Sahel.

Après les départs successifs des forces françaises du Mali, du Burkina Faso et du Niger, le Tchad apparaissait alors comme un autre symbole du recul de l’influence militaire française dans la région.

Près de deux ans plus tard, le ton a changé.

Le dégel a été officiellement amorcé en janvier 2026, lors de la réception de Mahamat Idriss Déby à l’Élysée par Emmanuel Macron. Les deux présidents ont ensuite poursuivi leurs échanges au sommet Africa Forward, organisé en mai à Nairobi, au Kenya.

Ils y ont affiché leur volonté de construire un « partenariat revitalisé », tandis que N’Djamena plaçait la coopération économique parmi ses priorités.

À Paris, l’ambassadrice du Tchad, Amina Priscille Longoh, décrit une relation désormais marquée par des consultations régulières et une meilleure écoute. Une évolution illustrée par la rencontre, en marge du forum économique, entre le ministre tchadien des Finances, Tahir Hamid Nguilin, et son homologue français, Roland Lescure.

Les treillis militaires ont donc laissé place aux costumes des technocrates. Mais cette transformation de façade ne signifie pas que le volet sécuritaire ait disparu.

Le discret retour des militaires

Car derrière le nouveau discours économique, les échanges sécuritaires ont repris.

Selon un officier supérieur tchadien cité par l’AFP, la coopération aurait redémarré « de manière timide et discrète » depuis le début de l’année. Des sources françaises citées sous couvert d’anonymat confirment également cette reprise.

En avril, des officiers français se sont rendus à N’Djamena afin d’évaluer les besoins de l’armée tchadienne en matière de formation, de renforcement des capacités et de renseignement.

Pas question, pour autant, de ressusciter le dispositif militaire français d’avant 2024. Paris insiste sur le caractère limité de cette nouvelle coopération. L’époque des Mirage français et des quelque 1 500 militaires stationnés au Tchad appartient, officiellement, au passé.

La reprise serait désormais « prudente » et « progressive ». Le retour ponctuel d’avions de chasse ne serait toutefois pas totalement exclu à l’avenir, selon plusieurs sources militaires.

Le renseignement semble, pour l’heure, constituer le cœur de cette nouvelle coopération.

Des agents français déjà présents au Tchad travailleraient avec l’Agence nationale de sécurité de l’État, principal service de renseignement tchadien. Un dispositif qui marque une différence notable avec l’ancienne configuration : il ne s’agit plus d’afficher une importante présence militaire française, mais de miser sur des capacités plus discrètes.

Selon l’officier tchadien cité par l’AFP, un avion ISR, spécialisé dans la collecte de renseignements en temps réel, aurait été loué pour surveiller la frontière et les activités des groupes jihadistes liés à Boko Haram autour du lac Tchad.

L’objectif est de fournir des informations aux forces tchadiennes, chargées ensuite des opérations sur le terrain.

N’Djamena souhaiterait aller plus loin et espère obtenir de Paris un petit dispositif d’avions de renseignement capable de surveiller l’ensemble de ses frontières.

Le facteur soudanais change la donne

Cette évolution intervient dans un environnement régional particulièrement instable.

À l’est, la guerre au Soudan constitue une menace directe pour la sécurité du Tchad. Le conflit entre l’armée soudanaise et les Forces de soutien rapide a profondément bouleversé les équilibres régionaux.

Officiellement neutre dans cette guerre, N’Djamena est accusé par l’armée soudanaise de faciliter l’acheminement d’armes émiraties vers les FSR. Le gouvernement tchadien rejette cette lecture.

Dans le même temps, les relations entre le Tchad et les Émirats arabes unis se sont considérablement développées. Entre 2023 et 2024, N’Djamena aurait reçu environ 700 millions de dollars de prêts et de financements directs émiratis.

Mais cette dépendance constitue également une source d’incertitude.

Selon le chercheur Roland Marchal, cité dans la dépêche de l’AFP, le pouvoir tchadien s’interrogerait sur l’avenir de cette relation, compte tenu de l’importance stratégique du conflit soudanais pour Abu Dhabi.

Autrement dit, N’Djamena cherche à multiplier les partenaires afin de ne pas dépendre d’un seul allié. Une stratégie de diversification qui explique aussi l’ouverture vers la Turquie et les Émirats arabes unis.

Les drones turcs, une solution qui patine

Après le départ des forces françaises, l’armée tchadienne avait besoin de compenser une faiblesse majeure : ses capacités aériennes et de renseignement.

Comme plusieurs armées africaines, elle s’est tournée vers les drones turcs, devenus en quelques années des équipements très recherchés sur le continent.

Mais, selon une source informée du dossier citée par l’AFP, l’expérience ne se serait pas déroulée sans difficultés.

Certains appareils auraient été immobilisés à plusieurs reprises. La raison avancée serait financière : des impayés d’environ 50 millions de dollars auraient opposé la partie tchadienne à ses partenaires turcs, dont certains opérateurs participeraient au pilotage et à la maintenance des drones.

L’information est toutefois formellement démentie par l’officier tchadien interrogé par l’AFP, qui assure que les équipements affichent une « efficacité impeccable ».

Cette divergence illustre la prudence nécessaire dans l’appréciation des capacités militaires tchadiennes. Entre les affirmations officielles, les informations de sources militaires et les intérêts des différents partenaires, les zones d’ombre restent nombreuses.

Paris veut revenir sans donner l’impression de revenir

Pour la France, l’enjeu est considérable.

Après avoir perdu plusieurs positions militaires au Sahel, Paris cherche désormais à maintenir une présence régionale sous des formes différentes. Le Tchad, qui partage des frontières avec le Soudan, la Libye, le Niger, le Nigeria, le Cameroun et la République centrafricaine, demeure un point stratégique pour la surveillance d’une vaste partie de l’Afrique centrale et sahélienne.

Mais le contexte politique a changé. N’Djamena ne semble plus vouloir d’une relation dans laquelle la France occuperait une place dominante. Le pouvoir tchadien multiplie au contraire les partenaires et cherche à négocier ses intérêts avec plusieurs puissances.

La nouvelle relation franco-tchadienne devra donc composer avec cette réalité.

Le forum économique de Paris en fournit peut-être le meilleur résumé : d’un côté, des entreprises, des investissements et des accords dans l’énergie, la santé ou les infrastructures ; de l’autre, des échanges discrets sur le renseignement, la surveillance des frontières et les capacités militaires.

La France et le Tchad parlent désormais davantage d’économie. Mais dans une région où les frontières sont sous pression et où les alliances se recomposent à grande vitesse, le sécuritaire n’a manifestement pas quitté la table. Il a simplement changé de costume