Opinion

Économie : Quand les bénéfices élevés de la BEAC contrastent avec le retard économique et financier de la CEMAC

Économie : Quand les bénéfices élevés de la BEAC contrastent avec le retard économique et financier de la CEMAC 1

Au regard du retard économique et financier persistant des pays de la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale (CEMAC), pourtant bien dotés en ressources naturelles, la satisfaction toujours très médiatisée de leurs dirigeants pour les bénéfices réalisés ces dernières années par la Banque des Etats de l’Afrique Centrale (BEAC), interroge. A l’inverse, ils sont peu diserts sur l’absence de mesures véritablement efficaces pour améliorer le financement deséconomies, présenté par les entreprises de la sous-région comme le premier handicap à leur prospérité. Or, la Banque Centrale des Etats de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO), dans la zone voisine de l’Union Economique et Monétaire Ouest Africaine (UEMOA, avec un excédent d’exploitation attendu en 2025 en-dessous des 686 milliards observé fin 2024, contre les 300 milliards de la BEAC fin 2025, est moins volubile.

Culte du bénéfice et pauvreté ambiante

Après la dernière perte d’exploitation constatée en 2009, de 29,6 milliards, les profits de la BEAC se succèdent sans que la situation économique de ses pays membres et le bien-être de leurs populations ne changent substantiellement. S’il faut se réjouir de voir l’inflation maîtrisée sur cette période, grâce surtout au climat globalement plus clément et à une inflation mondiale modérée, la proportion de pauvres demeure considérable, à environ 31 % en moyenne en 2024 dans la CEMAC. Cette moyenne cache des pays à taux de pauvreté proches de 40 %. En dépit de ces chiffres désolants, aucune inflexion sérieuse n’est donnée aux politiques économiques et sociales, relativement non performantes, menées par les pays ainsi qu’à leurs institutions communes aux résultats insuffisants.

La diversification souhaitée de l’appareil productif resteessentiellement théorique. Les politiques structurelles censées débloquées l’initiative privée et promouvoir une croissance inclusive tardent à se matérialiser, à cause, entre autres, « des capacités institutionnelles limitées, les lenteurs administratives, les contraintes financières et les résistances au changement », selon Christian Yoka, le président du Comité de pilotage du Programme de réforme économique et financière de la CEMAC, ministre congolais chargé des finances. La corruption endémique, non citée ici, n’est généralement évoquée que pour mieux être ignorée dans les obstacles à éliminer par des mesures coordonnées et multiformes embrassant l’ensemble des circuits nationaux et sous-régionaux.

Le bénéfice 2025 proviendrait, comme depuis 2023, desintérêts prélevés sur les avances consolidées aux Etats et sur lerefinancement des banque, renforcés par les gains réalisés sur le rapatriement des devises extérieures et les placements internationaux. La BEAC profite donc notamment des produits tirés des prêts aux Trésors publics qui auraient pu être largement évités si la trésorerie publique était rationnellement gérée et si la banque centrale avait convenablement joué son rôle de conseiller des Etats dans le contexte de ressources publiques encore importantes des années 2012-2015. De plus, alors que la liquidité du système bancaire sous-régionale est largement abondante, la BEAC continue à alimenter des banques difficilement capables d’emprunter sur le marché interbancaire, principalement pour répondre aux besoins de trésorerie des Etats, pesant de surcroît sur les équilibres macroéconomiques.

En face, les charges sont globalement contenues, en dehors des frais généraux, constitués notamment des dépenses relatives aux organes de décision. La BEAC n’opère pas les recrutements rendus indispensables par les tâches que lui confient les Etats ou ses obligations statutaires, dont l’analyse et la prévision économique, le suivi de la stabilité financière et l’appui au développement de l’inclusion financière. L’embauche du personnel de tri des billets dans les nouvelles agences est privilégiée à celle des analystes économiques et financiers, alors que la tendance irrémédiables est au déclin de la monnaie fiduciaire dans la masse monétaire et que lesrécents sommets de la CEMAC ont exigé l’amélioration de la qualité des données macroéconomiques élaborées.

S’il est vrai que les surplus d’exploitation favorisent la consolidation de la BEAC, l’extériorisation d’un bénéfice élevé facilite particulièrement, après distribution de dividendes aux Etats actionnaires, la construction d’immeubles. Ces investissements à la rentabilité douteuse influencent avantageusement la carrière future des responsables de cette institution dont le mandat est unique, sept ans pour le gouverneur et six ans pour les autres.

Le nombre d’agences de banque centrale n’est pas un indicateur de développement financier

Ce comportement de recherche de gains individuels, en délaissant l’intérêt général, analysé notamment parl’économiste Tchétché Nguessan, semble s’être aggravé avec la rotation des postes des membres du gouvernement de la BEAC dont le nombre est passé de trois à six en 2008. A l’examen des programmes immobiliers successifs, chacun d’eux, particulièrement le Gouverneur mais également leVice-Gouverneur, cherche à satisfaire les attentes de ses autorités politiques nationales, sans totalement ignorées celles des autres pays, en dépit de leur indépendance supposée. En fin de compte, en dehors de son siège, la BEAC entretient actuellement 23 agences, pour une population de 65 millions dans la CEMAC, contre 24 succursales pour la BCEAO pour une population de 149,5 millions, soit, proportionnellement, plus de deux fois!

Cette débauche de création d’agences,officiellement motivée par la volonté d’inciter à l’extension du  tissu bancaire de sonressort et stimuler la croissance économique, est loin d’atteindre son objectif. Ses effets sur le taux de bancarisation de la population sont faibles. Le ratio des personnes âgées de plus de 15 ans détenant un compte dans les banques, établi autour de 7 % en 2010, se situe à 11,7% en 2023, d’après la BEAC, contre la promesse faite en 2011 de le porter à 20 % en 2016. Dans l’UEMOA, il a atteint 25,2 % en 2024.

Mais, il existe une grande disparité entre les pays de la CEMAC, ce taux variant de 2,9 % au Tchad à 25,1 % au Gabon, en passant par 15,4% au Cameroun. Il est plus haut dans les pays à faible dimension et de population comme le Gabon et la Guinée Equatoriale (18,6 %). Le Congo, malgré ses quatre agences de la BEAC, a un taux de 13,4 % tandis que la Guinée Bissau, avec une seule agence de la BCEAO, réalise un ratio de 16,4 %. Le Niger et le Mali, les deux pays les plus grands de l’UEMOA, dégagent un taux de bancarisation de respectivement 8,7 % et 24 % avec trois agences chacun, contre 29,5 % pour la Côte d’Ivoire qui abrite huit agences.

Les performances moindres de la CEMAC s’observent également en matière de financement des économies. Ainsi, le ratio des crédits aux ménages et au secteur privé y atteint 17,3 % du Produit intérieur brut (PIB) en 2024,  contre 27,2 % pour l’UEMOA et près de 30 % pour l’Afrique Subsaharienne(chiffre de 2022). Ces résultats reposent notamment sur un réseau bancaire plus dense dans la zone BCEAO, 161 établissements de crédit (136 banques et 25 établissements financiers) contre 63 pour celle de la BEAC (56 banques et 7établissements financiers). Ils s’expliquent aussi par descarences (environnement juridique et règlementaire inadéquat, népotisme dans la nomination des responsables des banques, etc.) qui amènent à un taux de défaut de remboursements des crédits bancaires de 16 % dans la CEMAC, contre 8,5 % dans l’UEMOA et 3% selon les bonnes pratiques internationales.

Cette situation suscite le doute sur l’attention réelle accordéeau développement du secteur financier et à l’inclusion financière dans la CEMAC.  Pourtant, la réalisation d’un telobjectif participe à l’amélioration de la politique monétaire, en facilitant la transmission de ses décisions aux agents économiques (banques, entreprises, ménages). Si l’adoption récente d’un règlement communautaire sur la centrale des risques bancaires favorisera la visibilité des demandeurs de crédit et in fine leur financement, peu d’effort semble être fourni pour appliquer la stratégie sous-régionale d’inclusion financière approuvée en décembre 2023. Par ailleurs, aucun signe visible d’appui au déploiement du Bureau d’information sur le crédit (credit bureau en anglais), structure susceptible d’accroître l’accès du crédit et de réduire son coût pour les artisans et les PME, n’est signalé alors que, en gestation depuis 2013, elle est soutenue par la Société Financière Internationale (SFI).

Changement de cap toujours attendu

Il n’est peut-être pas encore trop tard pour s’engager plus résolument dans l’approfondissement du secteur financier dans la CEMAC et, par répercussion, sur l’essor de son économie. Si, par exemple, une part des bénéfices annuels de la BEAC était dévolue à l’expansion du secteur financier et à l’accélération de l’inclusion financière, grâce, entre autres, à un moratoire sur la construction de nouvelles agences, après l’édification de celles dont la pose de la première pierre a déjà été effectuée, on prendrait sûrement la bonne voie.

Toutefois, pour accélérer la transformation nécessaire à un recul plus rapide de la pauvreté, d’autres mesures sont indispensables pour : plus de proactivité des Etats et des institutions communautaires, la promotion d’une bonne gouvernance intégrale et une diversité intra-nationale et de genre en leur sein, l’instauration par la BEAC d’un mécanisme de soutien au financement des PME, …).