En multipliant les ouvertures diplomatiques tous azimuts, de Moscou aux capitales du Golfe N’Djamena cherche à redéfinir sa souveraineté. Mais entre les promesses financières difficiles à concrétiser et les impasses sécuritaires du modèle russe observées chez ses voisins, le pays mesure rapidement la valeur de ses partenariats historiques. D’où le récent voyage de Paris.
Dr Yamingué Betinbaye, analyste politique.
Le 12 octobre 2026, le Président tchadien Mahamat Déby a mis à nouveau le cap sur Paris. Il s’y était déjà rendu en janvier de cette année au nom du réchauffement des relations entre le Tchad et la France, après le désamour des années 2024 et 2025. Outre l’économie et les questions internationales, un accord d’intention est conclu pour remettre au goût du jour la coopération, notamment militaire, entre les deux pays.
Trois semaines avant cette visite de travail à Paris, le 21 septembre 2026, le chef de la diplomatie tchadienne, Abdoulaye Sabre Fadoul, a été remplacé au pied levé par le conseiller diplomatique du président de la République. Le général Ahmed Kogri est le sixième ministre des Affaires étrangères depuis l’arrivée au pouvoir du président MahamatDéby ; en cinq ans donc. Cette instabilité aux commandes de la diplomatie rime aussi avec une diversification des partenariats internationaux qui caractérise le Tchad et conforte le risque de tensions entre ce pays du Sahel et ses partenaires traditionnels.
Le cas le plus atypique est assurément la mobilisation des investisseurs pour le financement du Plan national de développement, le PND Tchad Connexion 2030. Le Tchad, dont les partenaires traditionnels ayant abrité les forums d’affaires et de développement ont toujours été européens, notamment la France et la Suisse, a d’abord tenté de changer de cap. En 2025, N’Djaména a préféré Abu Dhabi à Genève ou Paris pour l’organisation de son forum sur le commerce et l’investissement destiné à lever des fonds pour soutenir la mise en œuvre de son PND. Un choix à l’apparence économique qui prend, en vérité, sa source dans des enjeux hautement politiques et géopolitiques.
Pragmatisme ou dynamique souverainiste ?
En fait, le 28 novembre 2024 et après plusieurs semaines de discussions infructueuses avec les autorités françaises sur l’opérationnalisation du segment tchadien de la reconfiguration du dispositif militaire français en Afrique, les autorités de N’Djaména ont décidé de dénoncer les accords de défense et de sécurité qui lient leur pays à la France depuis 1976 et qui ont été actualisés en 2019. Quoiqu’elles aient tenu à préciser que cette dénonciation des accords militaires ne signifiait pas une rupture, il s’agissait surtout d’une volonté d’affirmer une autonomie stratégique de façade, puisque le Tchad a clairement signifié qu’il est question de la fin de sa coopération militaire avec la France, avec « effet immédiat ».
En filigrane, les autorités tchadiennes ne digéraient pas non plus le fait d’être visiblement soupçonnées à l’international de possible collision avec les Forces de Soutien Rapide (FSR) du général Hemedti dans la guerre au Soudan. Et jusqu’au 31 janvier 2025, la dernière base française au Tchad a rendu les clefs, actant une évolution de la coopération militaire du Tchad qui a commencé sa mue depuis quelques années déjà. D’ailleurs, selon les dirigeants tchadiens, « la France doit considérer désormais que le Tchad a grandi et mûri, que le Tchad est un État souverain et très jaloux de sa souveraineté », comme l’a dit sans ambages le chef de la diplomatie tchadienne de l’époque, Abderaman Koulamallah.
Cependant, la souveraineté ne se décrète pas uniquement par la rupture sécuritaire, mais par la capacité à attirer des investissements structurants, un domaine où les partenaires occidentaux conservent une longueur d’avance indéniable.
Mais à y voir de près, ce divorce médiatisé assumé par le Tchad mais qui n’est pas du goût de la France, s’inscrit plutôt dans une dynamique souverainiste qui a gagné plusieurs pays du Sahel et en particulier ceux du Sahel central ; un souverainisme qui surfe presque essentiellement sur le French bashing. La conséquence est un rapprochement insidieux de la Russie et des monarchies pétrolières du Golfe.
Or, si le partenariat avec le Golfe apporte des capitaux réels, l’offre russe pose de lourdes questions. Le modèle sécuritaire proposé par Moscou, souvent via ses relais paramilitaires (Africa Corps), s’est avéré coûteux chez les voisins de l’AES. En plus de résultats militaires mitigés sur le terrain, ce modèle s’accompagne d’une captation des ressources et d’une perte d’autonomie décisionnelle des armées régulières, soit l’exact inverse de l’indépendance recherchée.
Ainsi, depuis 2023, le Tchad s’est tourné plus judicieusement vers les Émirats arabes unis, recevant effectivement des financements conséquents de ce nouveau partenaire.
Gros financements et réalités économiques
Avant la récente allocation de huit millions de dollars accordée le 15 septembre 2026 pour soutenir la lutte contre l’insécurité alimentaire liée au phénomène El Niño, le Tchad a conclu un accord de prêt de 1,5 milliard de dollars avec les Émirats arabes unis en juin 2023, destiné au financement de projets structurants. En septembre 2023, N’Djaména a obtenu un autre financement des Émirats arabes unis d’un montant de 200 millions de dollars, dont 50 millions de dollars sous forme de don. À cela s’ajoute encore un autre accord de prêt d’un montant de 500 millions de dollars conclu par les deux pays en octobre 2024.
C’est dans le sillage de ces financements émiratis successifs que s’est inscrit le forum d’affaires des 10 et 11 novembre 2025 destiné à la mobilisation des investisseurs en faveur du PND Tchad Connexion 2030. D’après la communication officielle, un montant de 20,5 milliards de dollars a été mobilisé lors de ce forum d’affaires sur un total de 30 milliards de dollars nécessaires au financement du PND.
En dehors des Émirats arabes unis, la diversification des partenariats économiques et stratégiques a conduit le Tchad à nouer ou réchauffer ses relations avec plusieurs alliés nouveaux, hors du champ de ses partenaires traditionnels, à savoir la France ou les États-Unis d’Amérique (USA). Russie, Chine, Turquie, Israël, Hongrie, Canada, Algérie, Maroc, etc. En règle générale, les mots-clés de ces nouveaux partenariats demeurent la sécurité et le développement. Mais force est de constater que des acteurs comme la Russie n’apportent aucun levier de développement économique viable, se cantonnant à un opportunisme géopolitique somme toute stérile.
Chapelet de risques
Mais ce qui est peu dit et moins vu est que cette diversification de partenariats peut potentiellement exposer le Tchad à une série de risques : risque de dépendance stratégique (notamment vis-à-vis des marchands d’armes et mercenaires russes), risque de conflit d’intérêt, risque de fuites et pertes de renseignements stratégiques, risque de prolifération des armes, risque d’instabilité nationale et régionale, risque d’engagement involontaire dans des conflits extérieurs et risque pour les finances publiques.
Du point de vue de la coopération sécuritaire, les relations alambiquées entre le Tchad et les USA, ponctuées de restrictions de voyage et de désaccords diplomatiques, sont assurément lisibles sous le prisme du risque manifeste de conflit d’intérêt impliquant la Russie d’une part, et du risque d’engagement involontaire du Tchad dans le conflit soudanais d’autre part. Les États-Unis, tout comme la France, exigent en effet une lisibilité que la diplomatie tchadienne peine parfois à fournir en multipliant les signaux vers Moscou.
Au registre du développement, l’une des illustrations des risques auxquels le Tchad s’expose possiblement est le récent forum d’affaires France-Tchad du 25 septembre 2026. En effet, concomitamment à une mobilisation des investisseurs aux Émirats arabes unis avec des résultats pour le moins illisibles, N’Djaména s’est rabattue sur la France pour tenter une nouvelle levée de fonds afin de financer le PND Tchad Connexion 2030 ; une France d’abord égratignée pour des raisons de politique intérieure avant d’être reconnue comme un partenaire structurant indispensable. À l’arrivée, ce forum d’affaires de Paris a permis de rappeler que les investisseurs européens offrent des standards de transparence, de transfert de compétences et de pérennité dont le pays ne peut décemment faire l’économie.
Avec un recul suffisamment propice à la lucidité, il va sans dire que le choix diplomatique actuel de la diversification des partenariats opéré par le Tchad reflète une triple volonté du pays : accélérer le pas de son développement national, relever efficacement les défis sécuritaires qui l’assaillent dans un contexte régional dangereux et s’inscrire dans les agendas internationaux de l’humanitaire et de la lutte contre le terrorisme au Sahel. Sauf que dans la pratique, l’opérationnalisation de ce choix diplomatique induit un risque indéniable de tensions entre le Tchad et ses partenaires traditionnels dans un contexte régional et international marqué par une guerre d’influence entre les puissances. Céder au mirage d’un partenariat exclusif ferait perdre au Tchad son avantage comparatif le plus précieux : sa position d’interlocuteur crédible, souverain et ouvert sur le monde.


