La nébuleuse terroriste Boko Haram a longtemps été redoutée et réputée pour une caractéristique majeure qui, jusqu’ici, a fait sa force et sa capacité de nuisance : son union sacrée. Dans son ambition affichée de fédérer les musulmans d’Afrique, tout au moins ceux d’Afrique de l’Ouest et du Centre qui se revendiquent d’une certaine pureté doctrinale, ces théoriciens de la conversion à l’Islam par la violence aveugle sont parvenus durant plusieurs années à fissurer de l’intérieur un islam africain reconnu et salué pour sa modération, sa tolérance et son arrimage aux traditions africaines.
Depuis bientôt dix ans sont apparus entre ses membres d’importants points de divergence théologique dans l’application à leurs coreligionnaires de leurs lieux d’implantation, des principes de la loi coranique. Ainsi, en 2016, Boko Haram implose en deux factions. D’une part, le Jama’atu Ahlis Sunna Lidda’awati wal-Jihad (JAS) sous la direction d’Abubakar Shekau ; d’autre part l’État islamique en Afrique de l’Ouest (EIAO) dirigé par Abu Musab al-Barnawi. Le think tank ISS (Institute For Securities Studies) dans une note intitulée Les dissensions au sein de Boko Haram résume cette rupture en ces termes : « Le JAS estime que toute personne ne soutenant pas activement le groupe peut être considérée comme collaborant avec le gouvernement et mérite donc d’être attaquée. L’EIAO a une vision plus restrictive de ce qui constitue une cible légitime et préconise de réorienter les actes de violence vers les forces gouvernementales et les édifices publics ».
Querelles d’autorité et règlements de compte sanglants
Toutefois, ce divorce ne tient pas seulement à des controverses théologiques, mais aussi à des querelles de leadership. Ce fut notamment le cas lorsque des membres opposés au maintien de Shekau à la tête du groupe, suite à leur allégeance à l’État Islamique, décidèrent de son éviction. Comme c’est si souvent le cas dans les mouvements religieux qui gagnent en densité par des adhésions de plus en plus massives et en territoires conquis, les querelles d’autorité dégénèrent en règlements de compte sanglants.
Si les autorités politiques des pays ciblés par la mouvance terroriste ont eu légitimement matière à se réjouir, il n’en demeure pas moins que ce délitement du mouvement a libéré de toute autorité interne, de tout lien de subordination hiérarchique, des forces qui n’obéissent depuis lors qu’à elles-mêmes, voire à des commandements auto-institués, agissant sur des espaces territoriaux très limités. Ceux-ci démultiplient les attaques contre les populations civiles, les forces de défense et de sécurité, contraintes par nécessité vitale de se procurer les moyens matériels qui leur permettent d’assurer leur subsistance quotidienne et de pourvoir aux besoins des supplétifs qui agissent sous leur commandement.
Création d’une clientèle politico-religieuse
Bien plus, dans certaines localités, notamment autour du bassin du lac Tchad, où l’autorité de l’État est très peu présente, voire inexistante, cet éclatement de la force terroriste naguère unifiée en est venu à se substituer quasiment aux autorités traditionnelles locales. Dans un discours qui mêle démagogie, promesse de justice sociale et prétention à protéger les plus vulnérables, ils en sont venus à créer une clientèle politico-religieuse locale qui croit pouvoir, à tort, trouver en eux leur planche de salut : « Au Tchad, les personnes interrogées ont fait remarquer que l’EIAO se posait en protecteur contre les abus des chefs locaux, de la gendarmerie et des douaniers. Ses militants évoquent souvent les extorsions, les amendes et les arrestations arbitraires de gendarmes. Leur message a tendance à faire écho chez ceux qui subissent l’injustice sociale, les inégalités et l’impunité sélective. Certaines personnes interrogées ont affirmé que le groupe offrait aussi parfois de l’argent aux jeunes qui rejoignaient leurs rangs. Il s’agit là de tentatives de tirer parti des griefs locaux, tout en creusant un fossé entre le gouvernement et la population, dont l’EIAO peut ensuite tirer parti ».
Un frein à la lutte contre le djihadisme
Avec la mise en veilleuse de la Force multinationale mixte, la mise à l’arrêt du G5 Sahel, cette démultiplication du groupe terroriste en factions rivales complique considérablement la lutte antiterroriste des États cibles. Non seulement le partage du renseignement est devenu lacunaire ou déficitaire, mais l’immersion croissante des groupes terroristes au sein des populations civiles complique autant le travail des forces de l’ordre que celui des comités de vigilance, dont certains sont parfois infiltrés par ces groupes. Cet état des lieux explique pourquoi les attaques sporadiques, mais parfois d’une rare violence, ont repris dans certaines régions des pays du bassin du lac Tchad, ou gagnent en intensité dans les trois États qui ont décidé depuis quelques années au sein de l’Alliance des États du Sahel (AES).
Il faut souhaiter que renaisse la dynamique enclenchée en 2016 entre les États du bassin du lac Tchad autour du chef de l’État français François Hollande lors du sommet de Paris. Le mot d’ordre de cette rencontre, « À menace globale, riposte globale », demeure d’actualité.
Éric Topona.



