Sécurité

Tiné, miroir d’un monde en guerre

Le dernier rapport du Peace Research Institute Oslo (PRIO) révèle une explosion historique des violences contre les civils. À la frontière soudanaise, le Tchad en subit déjà les conséquences.

Le Tchad n’est pas étranger à la guerre. Son histoire porte les stigmates des rébellions, des conflits communautaires et des crises sécuritaires qui ont marqué plusieurs générations. Mais ce qui se déroule aujourd’hui à Tiné, dans l’extrême Est du pays, marque une rupture.

Pour la première fois, la menace prend le visage d’une guerre télécommandée. Les drones qui frappent aux abords de la frontière soudanaise annoncent l’émergence d’une nouvelle grammaire de la violence : plus discrète, plus mobile et plus difficile à contenir.

À Tiné, les habitants vivent désormais sous la menace permanente d’un conflit qui déborde progressivement de son théâtre initial. Les drones survolent la frontière, les blessés affluent dans les structures sanitaires et les populations civiles paient le prix d’une guerre dont elles ne sont pourtant pas les protagonistes.

Cette réalité locale trouve un écho saisissant dans les conclusions du dernier rapport du Peace Research Institute Oslo (PRIO), l’un des centres de recherche les plus reconnus au monde dans l’étude des conflits armés.

Lire le rapport: 1946–2025 – Peace Research Institute Oslo (PRIO)

Un record mondial de violence depuis 1946

Le document dresse un constat alarmant : le monde est entré dans une phase de violence exceptionnelle.

Selon les données compilées par le PRIO à partir du Programme de données sur les conflits de l’Université d’Uppsala, l’année 2025 a enregistré 65 conflits armés impliquant des États, soit le niveau le plus élevé jamais recensé depuis 1946.

Près de 245 000 personnes ont perdu la vie dans des violences directement liées aux conflits armés. Seules les années marquées par le génocide des Tutsi au Rwanda en 1994 et l’apogée de la guerre du Tigré en Éthiopie ont connu des bilans plus lourds.

Tiné, miroir d’un monde en guerre 1

Les chercheurs identifient trois principaux foyers de cette hécatombe mondiale : la guerre entre la Russie et l’Ukraine, les bombardements de Gaza et surtout l’escalade dramatique du conflit soudanais.

Mais au-delà des chiffres, le rapport met en lumière une évolution plus profonde : les conflits deviennent plus nombreux, plus complexes et plus difficiles à circonscrire. Les frontières traditionnelles entre guerre et paix tendent progressivement à s’effacer.

Le Soudan, épicentre des violences contre les civils

L’une des conclusions les plus inquiétantes du rapport concerne l’explosion des violences dirigées contre les populations civiles.

Le nombre de victimes de ce que les spécialistes qualifient de « violence unilatérale » est passé de 14 200 en 2024 à près de 76 500 en 2025.

Cette augmentation spectaculaire est largement attribuée aux massacres commis au Soudan.

Le rapport évoque notamment les atrocités perpétrées à El Fasher, capitale du Darfour-Nord, où des dizaines de milliers de civils auraient été tués lors de l’offensive menée par les Forces de soutien rapide (FSR).

Pour les chercheurs du PRIO, cette flambée des violences contre les civils constitue l’une des évolutions les plus préoccupantes de l’environnement sécuritaire mondial.

Et c’est précisément cette violence qui frappe aujourd’hui aux portes du Tchad.

Tiné, là où la guerre déborde

Depuis plusieurs semaines, la ville frontalière de Tiné est confrontée aux conséquences directes de l’intensification des combats au Darfour.

Les frappes de drones observées dans la zone témoignent d’une transformation majeure des modes de guerre contemporains. Longtemps réservées aux grandes puissances militaires, les technologies de frappe à distance sont désormais employées dans des conflits régionaux avec une fréquence croissante.

Une attaque de drone soudanais fait 17 morts à Tiné : des institutions tchadiennes condamnent

Sur le terrain, les témoignages décrivent des populations vivant dans l’incertitude permanente, au rythme des explosions et des alertes. Les centres de santé de la région subissent une pression croissante face à l’afflux de blessés.

Femmes, enfants et personnes âgées figurent parmi les principales victimes de cette violence.

Ce qui se passe à Tiné confirme l’une des thèses centrales du rapport du PRIO : les conflits contemporains ne restent plus confinés à leurs zones d’origine.

Ils traversent les frontières. Ils déplacent des millions de personnes. Ils fragilisent des régions entières. Ils exportent l’insécurité bien au-delà des lignes de front.

L’Afrique, continent le plus exposé

Le rapport révèle également que l’Afrique demeure la région du monde la plus affectée par les conflits armés.

Avec 29 conflits étatiques recensés en 2025, le continent devance l’Asie et le Moyen-Orient.

Du Sahel à la Corne de l’Afrique, en passant par les Grands Lacs et le Soudan, plusieurs foyers d’instabilité se superposent et s’alimentent mutuellement. La multiplication des groupes armés, la faiblesse des institutions dans certaines régions et les rivalités géopolitiques rendent les crises plus durables et plus complexes.

Pour un pays comme le Tchad, situé au carrefour de plusieurs espaces de tensions, cette réalité constitue un défi stratégique majeur.

Le défi sécuritaire tchadien

Pendant longtemps, la crise soudanaise a été analysée principalement sous l’angle humanitaire.

L’arrivée massive de réfugiés a mobilisé les autorités nationales, les organisations internationales et les partenaires au développement.

Mais la situation actuelle impose un changement de perspective.

L’enjeu n’est plus seulement l’assistance aux populations déplacées. Il concerne désormais la sécurité même des territoires frontaliers tchadiens.

Les événements de Tiné rappellent que la stabilité du Tchad demeure étroitement liée à celle de son environnement régional.

Dans un contexte marqué par la prolifération des drones, la circulation des groupes armés et l’affaiblissement de certains États voisins, la protection des frontières devient un impératif stratégique.

Le pays doit renforcer ses capacités de surveillance, améliorer ses dispositifs de renseignement et poursuivre ses efforts diplomatiques afin d’empêcher que la guerre soudanaise ne s’enracine davantage dans son voisinage immédiat.

L’avertissement du PRIO

Le principal mérite du rapport du PRIO est de rappeler que les crises actuelles ne constituent pas des épisodes isolés.

Elles s’inscrivent dans une dynamique mondiale de montée des violences politiques. Les chercheurs parlent désormais d’un « nouveau niveau de référence » de la violence internationale.

Autrement dit, il ne s’agit plus d’une simple flambée passagère. Nous assistons à une transformation durable de l’environnement sécuritaire mondial.

À Tiné, cette réalité n’est ni théorique ni statistique. Elle se lit dans les regards inquiets des habitants, dans les salles de soins des centres de santé et dans le silence qui suit chaque explosion.

Le monde est en guerre. À l’est du Tchad, cette guerre n’est plus une réalité lointaine : elle est désormais visible, audible et dangereusement proche.

GADNODJI