Au petit matin du 20 avril 2021, il y’a cinq ans exactement, un ami m’appela pour m’annoncer une nouvelle que je ne pouvais croire : le Président de la République, le Maréchal Idriss Déby Itno, est mort. Incrédule, je tentai de relativiser, pensant à une rumeur de plus, mais d’autres appels confirmèrent rapidement l’information. Vers neuf heures, la télévision nationale officialisait la disparition du Chef de l’État et annonçait, dans la foulée, la mise en place d’un Conseil Militaire de Transition présidé par le Général Mahamat Idriss Déby.
Je fus submergé par deux sentiments contradictoires : la tristesse et l’inquiétude.
Tristesse, parce qu’au-delà du dirigeant, c’est un homme que je connaissais personnellement avec qui j’ai beaucoup travaillé qui venait de s’éteindre — un homme avec lequel j’avais entretenu, au-delà de la politique, des relations profondément humaines, franches et loyales, marquées par le respect et la considération mutuels. Dans nos tête-à-tête ( c’était toujours ainsi qu’on discutait), il n’était pas le « Chef », encore moins le « Maréchal » : il restait un interlocuteur débarrassé des parures, direct et sincère, capable d’écoute et de vérité. J’étais peut-être épargné du « plaire au chef », cette posture tant cultivée dans l’entourage du pouvoir, particulièrement au Tchad. Il nous arrivait souvent d’élever le ton sans jamais rompre.
La mort du Maréchal IDI est survenue entre les deux tours de l’élection présidentielle du 11 avril 2021, à laquelle j’étais candidat comme lui. Selon le calendrier de la CENI, les résultats provisoires devaient être publiés le 25 avril. Ma surprise fut donc immense quand, le 19 avril au soir, lesdits résultats furent annoncés, avec six jours d’avance. Le président sortant fut crédité de 79,32 % des voix, et moi, placé en deuxième position avec 10 ,32% ; des chiffres à virgules si suspicieusement harmonieux.
Cette précipitation et cette soudaineté dans la proclamation des résultats, suivie quasi immédiatement de l’annonce du décès du Chef de l’État, a laissé planer un doute sur la chronologie exacte des événements.
Inquiétude, ensuite, car cette disparition brutale survenue au front, face à une rébellion, plongeait le pays dans l’incertitude, au moment même où la tension sociale atteignait son paroxysme : grèves, manifestations violentes, et climat régional instable. Toute la nation, moi compris, redoutait un risque de chaos pour le pays.
L’annonce de la mise en place du Conseil Militaire de Transition m’a, dans un premier temps, rassuré, sans néanmoins dissiper totalement mes appréhensions sur la stabilité du pays.
Le lendemain de cette annonce officielle, comme nombre de responsables politiques, je me rendis au Palais présidentiel pour présenter mes condoléances au président du CMT. Avant de me raccompagner, il m’indiqua qu’il me rappellerait prochainement pour échanger.
Le 24 avril, je fus reçu en audience parle président du CMT, le Général Mahamat Idriss Déby. Il me proposa d’assumer la fonction de Premier ministre de la Transition. Conscient de la gravité de la situation et de l’urgence d’unir les forces pour éviter le chaos, j’acceptai sans hésitation, malgré les risques inhérentes à cette période de basculement politique. Je fus nommé premier ministre de transition le 26 avril 2021. Ensemble, nous avons géré la première phase de la transition de 18 mois, sans anicroches et avec succès évident.
Aujourd’hui cinq ans plus tard, mes inquiétudes ne sont malheureusement pas totalement levées.
Malgré les efforts de dialogues et d’unité des premiers moments, les vieux démons de la force, de la violence, de l’exclusion et du mépris de l’altérité, ont repris le dessus. Le Tchad post transition ne semble pas tirer les leçons du sacrifice du Maréchal Idriss Déby Itno : plus jamais d’alternance ni de conservation du pouvoir par les armes.
J’y avais cru très profondément. Mais le plus jamais ça( !), qui motivait mon engagement pour la transition, n’a visiblement pas été la motivation première de tous les acteurs. Progressivement, les espaces démocratiques se sont rétrécis. La transparence électorale qui devait faire le triomphe de l’urne sur l’arme, a été malheureusement la grande absente de la fin de notre transition. Le clientélisme des courtisans, l’exclusion des diversités multiformes, ont repris le dessus dans la gouvernance du pays. Le paraître a repris le dessus sur l’être pour le triomphe de l’hypocrisie désormais exaltée.
L’histoire retiendra, que le sang versé du Maréchal IDI, fut un avertissement — un appel à la raison pour tourner définitivement la page de la baïonnette et ouvrir celle de l’entente mutuelle et paisible.
Hélas, cet avertissement en encre de sang, ne semble pas entendu. Je ne désespère pourtant pas que la sagesse de Salomon puisse encore arroser mon pays.
Je salue la mémoire du Maréchal IDI.
Pahimi Padacké Albert sur Jeune Afrique


