On en était à s’interroger sur l’interminable nuit dans laquelle les peuples du Sahel ont basculé depuis qu’au Burkina Faso, au Mali et au Niger des juntes ont pris le pouvoir. Les militaires de ces juntes affichent comme unique projet politique la dissolution des institutions démocratiques afin d’asseoir un pouvoir personnel et perpétuel.
L’analyse d’Éric Topona
La consternation sur l’état de fait dans ces trois pays sahéliens est grande. D’autant que, dans les années 1990, à l’occasion du printemps des libertés qui vit de nombreux pays d’Afrique, longtemps bastions des partis uniques, se convertir à la démocratie, l’Afrique de l’Ouest et les pays du Sahel furent parmi les premiers foyers de ce renouveau politique en Afrique.
Le Mali comme le Niger ont connu des conférences nationales souveraines.
Celles-ci ont posé des jalons nouveaux pour des institutions résolument modernes et adaptées à leur évolution historique. Elles ont aussi posé des bases solides pour la démocratisation de la vie civile et politique. Au Burkina Faso, l’Afrique tout entière, à la fois stupéfaite et admirative, a vu s’effondrer, le 31 octobre 2014, le régime de Blaise Compaoré qui passait alors pour indéboulonnable.
Démantèlement méthodique des institutions
C’est au moment où ces pays semblaient plutôt en quête de l’amélioration de leur dispositif institutionnel que survint une vague de coups d’État militaires, avec parfois une cadence sans précédent, à l’instar du Mali et du Burkina Faso. Toutefois, les nouveaux pouvoirs militaires qui se mirent en place dans les trois États qui constituent aujourd’hui l’Alliance des Étas du Sahel se sont présentés aux yeux de leurs peuples et de la communauté internationale comme des pouvoirs de « rectification » des erreurs de leurs prédécesseurs, notamment dans la lutte contre le terrorisme djihadiste, la reconquête de l’intégrité territoriale et l’accession à une souveraineté réelle.
Or, quelque temps seulement après leur conquête du pouvoir, les militaires à la tête de ces trois États se mettront à démanteler méthodiquement toutes les institutions démocratiques et les dispositifs de protection des libertés fondamentales. Ceci, selon eux, au nom d’une indispensable union sacrée dans leur lutte contre le terrorisme transfrontalier. Les exemples sont légion : arrestations et disparitions arbitraires parfois jamais élucidées, dénonciations quasi quotidiennes d’un prétendu complot néocolonial, dissolution des formations politiques, militarisation excessive des institutions, culte de la personnalité, opacité totale dans la gestion de la fortune publique.
Anti-occidentalisme primaire et bricolage idéologique
En toile de fond de cette remise en cause des acquis démocratiques, on voit apparaître un anti-occidentalisme primaire qui promeut, sans boussole ni recherches anthropologiques sérieuses, un retour obscurantiste aux sources. Le tout dans un bricolage idéologique qui est loin de répondre aux défis et aux aspirations profondes de leurs peuples.
Ce basculement idéologique, plus incantatoire que réel, se fait depuis lors au profit de la Russie. Ces militaires considèrent Moscou comme garante de leur souveraineté par la sécurisation de leurs frontières, de leurs institutions et de ceux qui les incarnent.
Cette prétendue quête de souveraineté qui s’effectue au prix d’une vassalisation accrue à Moscou a prouvé ses limites. Les paramilitaires russes de Wagner, aujourd’hui Africa Corps, ont fait la preuve de leur incapacité à combattre dans le désert du Sahel. Ils ont, par là même, enregistré de nombreuses et grosses pertes sur les théâtres d’opérations face aux terroristes djihadistes.
Le temps des clarifications et de la rupture
Ces États du Sahel évoluent donc dans une profonde autarcie, alors que l’insécurité causée par les attaques djihadistes endeuillent et inquiètent les populations. Celles-ci commencent à douter de la capacité de ces pouvoirs « révolutionnaires » à conduire leurs pays respectifs vers les lendemains qui chantent.
C’est pourquoi des initiatives tous azimuts ont vu le jour. On peut citer par exemple la création, le 7 avril 2026, de l’Alliance des démocrates du Sahel (ADS). Les fondateurs de cette nouvelle coalition anti-junte militaire du Sahel estiment que le temps est venu de rompre avec la peur et de poser des actes concrets. Ceux-ci sont articulés autour d’un projet, d’une vision qui leur tiendra lieu de feuille de retour, avec comme horizon ultime le retour à la démocratie, voire aux acquis des années antérieures. « L’Alliance des démocrates du Sahel veut briser ce cycle d’immobilisme. Nous portons une vision inclusive, collective et profondément ancrée dans nos réalités sociales, culturelles et économiques. Notre ambition est claire : redéfinir notre destin en transformant nos défis en véritables leviers de progrès durable, tout en restant des acteurs respectés de la communauté internationale, dans le respect des droits et libertés fondamentales. »
Il est désormais temps de voir comment sera conduite l’opérationnalisation de ce projet politique, à l’intérieur comme à l’extérieur de ces États. C’est le plus difficile qui commence, mais il n’est pas irréalisable. De plus en plus de voix dans ces pays brisent le mur de la peur, pour signifier leur rejet d’une supposée quête de souveraineté. Cette quête portée par les militaires a en réalité installé dans leurs pays des dictatures féroces propres à une ère que l’on croyait révolue.
Les pierres d’attente existent donc bel et bien. Et ce d’autant plus que les dirigeants de l’AES ne font plus mystère des difficultés désormais insurmontables qu’ils éprouvent : garantir sur leurs territoires respectifs, ou dans les échanges transfrontaliers, la sécurité des personnes et des biens.


