Entre juin 2023 et décembre 2025, des opérations des Forces armées maliennes (FAMa), menées avec des éléments de la société militaire privée Wagner, auraient été le théâtre de graves violations du droit international humanitaire et des droits humains. C’est ce que documente un rapport d’Amnesty International sur le conflit dans le centre et le nord du Mali.
Ces opérations se sont intensifiées après la reprise, en août 2023, des hostilités entre les autorités maliennes et les groupes armés indépendantistes du nord, signataires de l’accord de paix de 2015. Cette reprise intervient après le retrait de la MINUSMA, demandé par Bamako, et le départ de l’opération française Barkhane en 2022.
Face aux groupes armés indépendantistes et au Groupe de soutien à l’Islam et aux Musulmans (GSIM), affilié à Al-Qaida, les FAMa ont multiplié les opérations. Amnesty International dit avoir documenté plusieurs incidents impliquant des éléments des FAMa et de Wagner.
L’organisation a recueilli, entre juin 2025 et avril 2026, les témoignages de 119 réfugiés maliens venus des régions de Ségou, Tombouctou et Mopti. Quinze autres entretiens ont été menés auprès de responsables politiques, d’acteurs humanitaires, de défenseurs des droits humains, de leaders communautaires et de journalistes, au Mali et en Mauritanie.
Recoupés avec des documents, des photographies, des publications sur les réseaux sociaux, des communiqués militaires et d’autres sources, ces témoignages font état de meurtres, de tortures, de détentions arbitraires, de disparitions forcées, de pillages et de destructions de biens civils.
Amnesty International rapporte les témoignages de 33 personnes faisant état d’au moins 34 civils tués lors d’opérations militaires dans sept localités entre 2023 et 2025.
Les incidents documentés concernent Fatakara, Echell, Taborak, Tin Adanda, Lerneb, Lougui et Toulé, des zones proches de la frontière mauritanienne.
Les victimes appartenaient principalement à des communautés pastorales peules, arabes et touarègues. Certaines auraient été prises pour cible en raison de soupçons de soutien ou de collusion avec des groupes armés.
L’organisation précise que, dans la majorité des cas, la responsabilité individuelle de tel ou tel membre des patrouilles n’a pas pu être établie. Les incidents se seraient néanmoins produits dans le cadre d’opérations conjointes FAMa-Wagner.
À Taborak, dans la région de Tombouctou, quatre personnes auraient été tuées le 24 janvier 2025 lors d’une opération conjointe. À Tin Adanda, quatre autres auraient été tuées le 12 février de la même année.
Des frappes de drones mises en cause
Le rapport examine aussi deux frappes de drones menées en 2025 dans les villages d’Ejdeir et de Tangata, dans la région de Tombouctou.
Amnesty International affirme que ces frappes auraient fait au moins 23 morts, dont une femme et cinq enfants. L’organisation dit n’avoir trouvé aucune preuve de la présence de groupes armés ou d’objectifs militaires sur les lieux.
L’un des incidents s’est produit le 16 mars 2025 sur le marché d’Ejdeir. La frappe aurait tué 16 personnes et en aurait blessé une dizaine d’autres.
Si l’absence d’objectif militaire était confirmée, ces attaques pourraient constituer des attaques directes contre des civils ou des biens civils, voire des attaques sans discrimination, susceptibles d’être qualifiées de crimes de guerre.
Le rapport fait état de cas de torture et de mauvais traitements dans plusieurs localités et camps militaires.
Amnesty International affirme avoir recueilli les témoignages de 15 hommes déclarant avoir subi des actes de torture ou de mauvais traitements, ainsi que des récits concernant une trentaine d’autres actes commis devant des témoins ou sur des codétenus.
Les faits rapportés concernent Nampala, Lerneb, Fatalkeirou, Ségou, ainsi que les camps militaires de Nampala et Léré.
Les témoins décrivent des coups, des suspensions, des étouffements et des décharges électriques. Cinq personnes seraient mortes dans des camps militaires des suites de tortures ou de mauvaises conditions de détention.
Certaines personnes auraient été détenues plusieurs jours, parfois plusieurs mois, sans être présentées à un juge, sans accès à un avocat et sans pouvoir communiquer avec leurs familles.
Le rapport documente également de nombreux cas présumés de pillage et de destruction de biens appartenant à des civils. Des incidents ont été enregistrés à Tin Adanda, Echell, Taborak, Lerneb, Nampala, Toulé, Diadia, Lougui et Massabougou. D’autres cas de pillage sont signalés à Idjardahanene, Tin Boulel, Nambo, Banamba, Boundou Boubou, Toladji, Dendegué et Boumodi.
Les biens concernés : motos, téléphones, bijoux, médicaments, marchandises, argent, matelas, vêtements et bétail. Des maisons et des boutiques auraient aussi été détruites.
Commis sans nécessité militaire, ces actes sont interdits par le droit international humanitaire et peuvent constituer des crimes de guerre. L’organisation souligne les difficultés rencontrées pour enquêter sur place. Ses chercheurs n’ont pas pu se rendre dans certaines zones du Mali en raison de l’insécurité, des restrictions d’accès et du contexte politique.
Les recherches ont donc été conduites principalement en Mauritanie, dans la région du Hodh ech-Chargui, où se sont réfugiés de nombreux Maliens ayant fui les violences.
Plusieurs médias maliens et internationaux ont été suspendus par les autorités, selon Amnesty International, tandis que certains acteurs de la société civile auraient été arrêtés ou auraient fait l’objet de disparitions forcées après avoir critiqué les autorités.
Le rapport rappelle que Wagner a été présent au Mali de 2022 à juin 2025 aux côtés des forces armées maliennes. Depuis juin 2025, cette structure a été remplacée par Africa Corps, qui relève du ministère russe de la Défense.
La grande majorité des incidents impliquant des personnels étrangers documentés par Amnesty International se sont toutefois produits avant ce changement.
Face aux violations documentées, Amnesty International appelle les autorités maliennes à renforcer la protection des populations civiles et à garantir le respect du droit international humanitaire lors des opérations militaires.
L’organisation demande que les personnes soupçonnées de violations graves soient poursuivies dans le cadre de procédures judiciaires conformes aux normes d’un procès équitable. Elle appelle également à mettre fin aux détentions arbitraires et aux disparitions forcées.
Amnesty International demande aussi une clarification de la chaîne de commandement concernant les personnels militaires étrangers opérant aux côtés des forces maliennes. Elle recommande que l’accord encadrant le partenariat avec Africa Corps comporte des garanties en matière de droits humains et de droit international humanitaire.
L’organisation exhorte enfin l’Union africaine à renforcer son engagement pour la protection des civils et la lutte contre l’impunité au Mali.
Les autorités maliennes n’avaient pas répondu au rapport au moment de sa publication
Amnesty International indique avoir adressé, le 3 août 2026, une lettre au général Assimi Goïta, chef de l’État malien et président de la Transition, présentant les principales conclusions de son enquête et sollicitant une réaction aux allégations formulées.
Selon l’organisation, aucune réponse des autorités maliennes n’était parvenue au moment de la publication du rapport.
Au-delà des accusations portées contre les forces gouvernementales et leurs partenaires étrangers, le rapport rappelle que le conflit malien implique également plusieurs groupes armés, dont le GSIM. Amnesty International précise que les crimes attribués à ces groupes font l’objet d’autres travaux de l’organisation.
Le rapport met ainsi en lumière les conséquences du conflit sur les populations civiles, notamment dans les régions de Ségou, Tombouctou et Mopti. Il repose à nouveau la question de la protection des civils, du respect du droit international humanitaire et de la lutte contre l’impunité au Mali.
Amadjibeye Prosper



