Refusant d’être véritablement guidés par l’intérêt général de leur pays respectif et de leur ensemble sous-régional, les dirigeants de la Communauté économique et monétaire de l’Afrique Centrale (CEMAC), se retrouvent de nouveau contraints, par le Fonds monétaire international (FMI), à se réunir d’urgence pour se pencher sur leur propre situation économique et financière.
Le déni de la réalité
Alors qu’à la fin de l’année 2025 la Banque des Etats de l’Afrique Centrale (BEAC), la banque centrale communautaire, et la Commission de la CEMAC tentaient de créer l’illusion que les perspectives économiques et financières sont bonnes, une lettre récente adressée à leurs six Chefs d’Etat par le FMI a mis en émoi ces deux institutions. Selon les rares indiscrétions, ce courrier pointerait particulièrement le niveau très faible des réserves en devises, se rapprochant de deux mois de couverture des importations, contre un minimum de trois mois admis en général et de cinq mois recommandé par le FMI pour les pays en régime de change fixe et exportateurs de matière première, et les risques de crise bancaire provoquée par le poids énorme des emprunts des Trésors nationaux.
Le Comité de politique monétaire (CPM), organe de décision de la BEAC, s’il relevait, le 15 décembre 2025, une baisse du volume des avoirs extérieurs à fin 2025, était silencieux sur l’évolution attendue des agrégats macroéconomiques en 2026 et à moyen terme. Malgré son inquiétude perceptible, traduite dans la hausse de son principal taux, le taux d’intérêt des appels d’offres (TIAO), de 4,50 à 4,75 %, il n’a fourni aucune indication sur les tendances prévisibles à court et moyen terme, au vu, entre autres, de la détérioration du solde extérieur courant signalée dans son communiqué de presse.
Pour sa part, le président de la Commission, dans ses vœux pour 2026, était resté dans l’évocation générale de la consolidation des équilibres macroéconomiques. Aucune allusion n’a été faite sur les engagements des Etats et les recommandations aux institutions adoptés lors du sommet extraordinaire du 16 décembre 2024 à Yaoundé.
Or, avec une monnaie commune à la CEMAC (Cameroun, RCA, Congo, Gabon, Guinée Equatoriale, Tchad) et une parité fixe de cette monnaie avec l’euro, la coordination entre les politiques budgétaires et les politiques monétaires sont fondamentales pour éviter des déséquilibres nuisibles à la stabilité de la monnaie. L’institution en 1999 du principe de la convergence des économies, avec, entre autres, l’instauration de variables à respecter par chacun d’eux (inflation inférieure à 3 %, déficit public n’excédant pas 1,5 % du PIB, endettement public en dessous de 70 % du PIB, non-constitution d’arriérés publics) devait permettre d’atteindre ce dernier objectif, reposant fortement sur le besoin permanent d’un niveau important de devises étrangères.
La Covid 19, la Cemac et l’Uemoa
Depuis les troubles économiques entraînés par l’effondrement des cours du pétrole en juillet 2014, le plan de redressement tardif de la CEMAC, adopté fin 2016, a été passablement appliqué. Après l’embellie suscitée par le cours élevé du pétrole au sortir de la crise de la COVID 19, des dérapages dans les dépenses budgétaires ont conduit aux engagements pris le 16 décembre 2024 à Yaoundé. Mais, dans un contexte mondial difficile où les capitaux extérieurs, y compris l’aide internationale, se raréfient et deviennent plus coûteux, plusieurs Etats ont laissé filé leurs dépenses en 2025, sans impact sensible sur les populations, et ont promulgué en 2026 des budgets intégrant imparfaitement les changements dans l’environnement international.
Alors que cette conjoncture préoccupante est également ressentie par les pays de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA), ayant aussi une monnaie commune avec une parité fixe à l’euro et appartenant à la zone franc, il convient de remarquer l’absence de pression marquée du FMI sur ces derniers. Il est à signaler que parmi eux certains pays de l’Alliance des Etats du Sahel (AES) ont signé des accords avec ladite institution financière, surveillant international des équilibres macroéconomiques bénéfiques à l’économie des différents pays et à l’économie mondiale.
Cette différence de traitement provient essentiellement de la manière dont ces Etats et leurs institutions communautaires, en l’occurrence la banque centrale, la BCEAO, et la Commission de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA) accomplissent des efforts pour améliorer leur gestion, montrent leur bonne volonté à respecter les promesses déclarées, même graduellement.
Ainsi, à la suite du sommet de Yaoundé présenté comme urgent, aucune mesure concrète n’a été annoncée, principalement sur l’adoption d’un mécanisme de sanction des infractions aux règles de surveillance macroéconomique régionale et en matière de solidité bancaire. Tout au contraire, pour véritablement réduire le coût des emprunts des Etats, notamment sur le marché des titres publics (bons et obligations des Trésors), dominé par les banques, la BEAC avait abaissé le TIAO de 5,00 % à 4,50% en mars 2025, en dépit des risques subsistant sur le renforcement des réserves en devises communes, et de la surliquidité encore importante du système bancaire sous-régional.
Pourtant, les mesures globales préconisées par les Chefs d’Etat en décembre 2024 étaient espérées par le FMI pour garantir la sécurité du remboursement de ses nouvelles facilités à éventuellement accorder aux pays mais également le paiement en 2026 et au- delà des échéances des anciens prêts. Face à ce constat, il aurait lancé de nouvelles alertes, depuis novembre 2025, qui n’ont pas semblé infléchir les Etats et les institutions communautaires très dépendantes de ces derniers. Cette inertie persistante aurait amené l’institution multilatérale à geler la mise en œuvre de l’accord signé avec le Tchad en juillet 2025 et à reporter la conclusion, par un accord financier éventuel, des discussions relativement avancées avec la RCA et le Cameroun. Le Fonds imposerait de la sorte des conditionnalités, désormais appelées assurances, sur les avoirs extérieurs de la CEMAC et sur les capacités fonctionnelles et réglementaires de la COBAC, organisme chargé de la surveillance et de la viabilité des banques.
Il faut « réexaminer et dynamiser les structures chargées de la réforme des institutions de la CEMAC »
A l’examen, la fréquence observée des sommets extraordinaires de la CEMAC, déclenchée de l’extérieur, anciennement par la France et depuis les années 2000 par le FMI, en concertation sans doute avec la France, révèle l’échec de la gouvernance globale des dirigeants de cette communauté économique sous-régionale. Tant les responsables nationaux que ceux des institutions communautaires ne sont principalement orientés vers la conduite optimale des différentes économies concernées et de leur intégration. Leur dessein prioritaire semble politique et n’oblige pas à une gestion transparente et prévisionnelle des ressources disponibles et à mobiliser au profit des populations. L’absence de communication officielle sur la tenue de ce sommet est symptomatique de cet état d’esprit.
Cette situation a fait le lit d’une corruption endémique. Elle explique aussi la faiblesse de la sous-région en matière d’efficacité des politiques économiques, généralement inférieure à la moyenne africaine, est notoire. En effet, la moyenne de l’évaluation des politiques et institutions nationales (Country policy and institution assessment, CPIA) du Cameroun, de la RCA, du Congo et du Tchad, pays bénéficiant des financements de l’Agence internationale de développement (AID), du de la Banque mondiale, est de 2,9 sur un maximum de 6, contre la moyenne de 3,1 pour l’ensemble des pays africains concernés
A la veille de ce sommet extraordinaire, de nombreuses voix s’élèvent pour réclamer que cette rencontre soit véritablement celle de la remise en cause complète d’un mode de gouvernance qui a amené à une déconsidération profonde des pays de la CEMAC. Au-delà des mesures de stabilisation effectives à court terme à y adopter, les Chefs d’Etat devraient substantiellement réexaminer et dynamiser les structures chargées de la réforme des institutions de la CEMAC lancée en avril 2025, en recourant à toutes les forces de proposition existantes dans chaque pays, sans exclusive. Pour redonner l’espoir aux peuples de cette sous-région, un plan de transformation inclusive des économies et des institutions de la CEMAC devrait être élaboré, reposant notamment sur l’adoption de mesures assurant l’exécution rationnelle et intègre des budgets nationaux, établis dans une perspective à moyen terme, et la sanction effective des Etats dérogeant aux normes communautaires.
Djimadoum Mandekor



