Politique

Le Kenya un pays sans cash : la révolution M-Pesa

Il est devenu un geste aussi banal qu’envoyer un SMS : au Kenya, payer, épargner ou emprunter se fait désormais du bout des doigts, via son téléphone portable. Lancé en 2007 par l’opérateur Safaricom, le service M-Pesa a déclenché une révolution silencieuse. Aujourd’hui, plus de 80 % des kényans utilisent la « mobile money », transformant une société majoritairement non bancarisée en laboratoire de l’inclusion financière.

Des marchés de Nairobi à Mombasa en passant par des villages les plus reculés, l’argent circule sans liquide au Kenya. Un pays avec un faible taux de bancarisation mais une croissance fulgurante de la téléphonie mobile. Selon le gouvernement, les transactions des services de la mobile money représentent sensiblement 50 % du PIB.

Avec son téléphone portable, Winnie, la trentaine, vendeuse à Kilimani au centre de Nairobi, paie son loyer, envoie de l’argent à sa famille en province et même accède à un microcrédit. Comme elle, des millions de Kényans vivent au rythme du « tap and pay » grâce à M-Pesa, le système de mobile money né ici en 2007, faisant du téléphone mobile un porte-monnaie incontournable. Ce système, au fil des ans, a transformé le Kenya en un symbole d’une révolution financière inclusive vantée dans le monde entier. Le succès de M-Pesa est fulgurant, grâce à son accessibilité, son réseau d’agents est plus dense que les distributeurs bancaires (plus de 200 000 agents M-Pesa), permettant ainsi à des millions de personnes d’entrer dans l’économie formelle.

« Quand je suis arrivé, le premier choc a été de voir qu’ici, l’argent liquide a presque disparu de la vie quotidienne », confie Abakar, étudiant tchadien en marketing digital à Nairobi, vêtu d’un gros boubou, un bonnet coiffant sa tête sous le froid avoisinant les 19 °C ce matin du 9 décembre. « Le premier jour, j’ai voulu prendre un matatu (minibus) pour aller en ville. Le conducteur m’a tendu un QR code en disant “Lipa na M-Pesa”. J’ai sorti des billets, il a secoué la tête. “Ici, on paie par téléphone.” J’ai dû marcher », témoigne-t-il. Comme Abakar, de nombreux Africains venus des pays avec le moins de taux de pénétration de mobile money doivent s’adapter au système le plus rapidement possible. Pour Abakar qui venait de N’Djamena au Tchad : « Là-bas, le cash est roi. » « On négocie, on paie en liquide, on sent les billets. Ici, tout se règle par des notifications sur l’écran. Même le vendeur de mangues au coin de la rue, tout passe par M-Pesa ou Airtel Money », se souvient l’étudiant. « J’ai résisté deux semaines avant d’ouvrir un compte. Maintenant, je l’avoue : c’est pratique. Je paie mes fournitures et règle mes factures en un clic, je reçois l’argent de mes parents du Tchad sans risque de vol, ni casse-tête », se réjouit-il.

Cette success story africaine cache aussi des limites

Mais le Kenya doit gérer les revers de ce succès. Derrière ce porte-monnaie incontournable qu’est devenu le portable se cache une autre réalité : frais opaques, endettement facilité, dépendance à un opérateur unique, pannes du système, cyberarnaques… « Les frais de transfert mangent les petits montants » informe Abakar qui est à sa troisième année dans le pays de William Ruto. « Et quand Safaricom a une panne, tout le pays s’arrête : plus de transactions, plus de paiements… Une fragilité qui m’inquiète» Le risque zéro n’existant pas, les utilisateurs peuvent faire face à d’autres problèmes. « Il y a aussi des problèmes d’arnaques qui peuvent subvenir, même si ce sont des cas rares », nous confie James Charles, un agent d’un kiosque M-Psa au quartier South B. À la question de savoir comment sont utilisées les données transactionnelles ? Nous n’avions pas eu de réponse adéquate.

Le Kenya a réussi là où d’autres ont échoué en créant non pas un simple outil, mais un réflexe social. La révolution mobile money entre maintenant dans sa phase adulte : celle où il faut gérer sa propre réussite. L’argent dématérialisé a transformé le quotidien de millions de Kényans. La préoccupation principale restera la protection des données personnelles.

DEUHB Emmanuel