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Dévaluation du FCFA : Bloomberg vend la peur, Londres cote le baril à 93 dollars

Le 7 mai 2026, Bloomberg publie une note de Citi sur un risque de dévaluation du franc CFA. Pourtant depuis depuis fin février, à Londres, le Brent à pris 40% de valeur atteignant  jusqu’à 120 dollars le baril  et le brut gabonais, lui, se négociait à 93,5 dollars, soit 24% de plus qu’un an plus tôt. TotalEnergies  Gabon venait de publier un bénéfice trimestriel équivalent à son résultat annuel de 2025. Et la bourse régionale affichait sa meilleure activité depuis sa création. Deux réalités. Un seul territoire. Une seule question : qui lit les bons chiffres ?

Il y a quelque chose d’absurde dans la situation que vit l’Afrique centrale en ce mois de mai 2026. Cinq des six pays de la CEMAC exportent du pétrole. Ce pétrole représente plus de 60% des exportations totales de la zone. Il a pris plus de 55% de valeur depuis fin février, porté par les tensions au Moyen-Orient et la fermeture du détroit d’Ormuz. Le brut gabonais s’est vendu à 93,5 dollars le baril au premier trimestre 2026, soit 24% au-dessus de son prix moyen de l’année précédente. TotalEnergies  Gabon a réalisé en trois mois l’équivalent de son bénéfice annuel de 2025. Et pourtant, c’est précisément maintenant qu’un analyste d’une grande banque new-yorkaise choisit d’évoquer la dévaluation du franc CFA. Le paradoxe mérite d’être nommé.

Une zone pétrolière accusée de manquer de devises

Les réserves de change de la CEMAC ont baissé en 2025. De 7 295 milliards de FCFA fin 2024 à 6 377 milliards fin 2025, soit un recul de 12,6% en un an. La note de Citi s’appuie sur ce chiffre. Elle n’a pas tort de le signaler. Mais elle photographie le rétroviseur au moment précis où le pare-brise offre une vue dégagée.

Le Congo tire entre 70 et 80% de ses recettes d’État des hydrocarbures. La Guinée Équatoriale dépasse 80%. Le Gabon et le Tchad sont dans des proportions similaires. Quand le baril monte de 55%, ce n’est pas une ligne dans un tableau Excel à New York. C’est une transformation immédiate des finances publiques de cinq États souverains. La BEAC a d’ailleurs réagi : taux directeur relevé à 4,75%, règles de rapatriement des devises durcies pour les multinationales extractives, projections officielles tablant sur une reconstitution progressive des réserves au-delà de 7 000 milliards de FCFA d’ici 2028. En février 2026, la couverture des importations était déjà remontée à 4,52 mois contre 4,25 en décembre 2025. Le seuil critique se situe à 3 mois. On en est loin.

1994 n’est pas un modèle, c’est une cicatrice

La dévaluation du franc CFA en janvier 1994 n’est pas née d’une décision souveraine africaine. Elle est née de la conjonction des programmes d’ajustement structurel du FMI, de la pression du Trésor français et d’une situation de réserves effectivement épuisées. Du jour au lendemain, la parité a été divisée par deux. Les salaires aussi. Le pouvoir d’achat de millions de ménages avec.

C’est cette mémoire qui se réveille chaque fois qu’un analyste international prononce le mot dévaluation. Elle mérite d’être prise au sérieux, non pour alimenter la panique, mais pour rappeler ce qu’un tel ajustement signifie concrètement. Dans une zone dont les économies importent massivement leurs biens de consommation, une dévaluation se traduit par une hausse immédiate des prix, une compression des revenus réels et un appauvrissement des classes populaires. Ce n’est pas un ajustement technique neutre. C’est une décision qui fait du mal à des gens réels.

Ce que la bourse dit, malgré ses limites

Je sais que la bourse est parfois décorrélée de l’économie réelle. Je le dis avec honnêteté parce qu’avant de faire un MBA en analyse financière, j’ai été diplômé de l’École Nationale d’Administration en Économie et Finance, puis de l’Université de Yaoundé II en Économie et Gestion Appliquée. J’ai appris à lire la comptabilité nationale et les agrégats macroéconomiques.

Ces outils me donnent la légitimité  pour signaler deux choses que David Cowan n’a pas intégrées. La première : le rating CCC du Gabon ne représente pas la CEMAC. Le Gabon est un État parmi six, avec ses propres fragilités un coup d’État en 2023, une transition politique incertaine, un rejet parlementaire d’une réforme bancaire le 8 mai 2026. Extrapoler depuis la situation gabonaise vers une dévaluation régionale, c’est confondre la partie avec le tout. Le Cameroun, premier PIB de la zone, affiche un profil de risque substantiellement différent. Mes professeurs de Soa n’auraient pas accepté cette simplification analytique.

La seconde : au premier trimestre 2026, la BVMAC a multiplié son activité par 8,6 par rapport à la même période de 2025. 638 transactions contre 74. 1,9 milliard de FCFA d’échanges contre 251 millions. Le 7 mai 2026, jour de la publication de la note Citi, BGFI Holding Corporation réalisait la plus grande introduction en bourse de l’histoire du marché régional. L’indice BVMAC All Share Index cotait 1 094 points, contre 1 000 au lancement en décembre 2023. Les investisseurs institutionnels locaux, ceux qui vivent dans cette zone et seraient les premiers frappés par une dévaluation, ont choisi ce moment pour accroître leur exposition au marché. Ce n’est pas une preuve. C’est un signal.

Le vrai débat

La vulnérabilité structurelle de la CEMAC est réelle. La dépendance pétrolière ne se résoudra ni par une note d’analyste ni par un communiqué de la BEAC. La diversification économique reste un horizon. Tout cela est vrai.

Mais il y a une différence entre identifier une vulnérabilité de long terme et annoncer une crise imminente. La première est le travail d’un économiste rigoureux. La seconde, formulée depuis des milliers de kilomètres avec des données datées et un seul pays comme référence, peut produire plus de dommages que le problème qu’elle prétend diagnostiquer. Les marchés réagissent aux mots. Les populations aussi.

L’Afrique centrale connaît ses faiblesses mieux que quiconque. Ce dont elle a besoin, c’est qu’on lise aussi ses forces au bon moment. Et au bon endroit.

 

 

GADNODJI Nako

Economiste Financier