Tel est l’aphorisme de cet hommage du Dr Ali Abderamane Haggar à son ami Hassane Keiro le Kainkoula, né le 06 mars 1964 à Mogo dans le Chari Baguirmi et décédé le 20 mai 2016 à N’Djamena.
Il était 17h. Coup sur coup, comme un fouet de vent rapide et violent, une rafale, je reçois trois messages SMS. Laconiques, secs, tous les trois m’annoncent le décès de Hassan Keiro Le Kainkoula. Trois phrases comme des épitaphes. « Hassan Keiro vient de s’éteindre », Élysée. « Hassan Keiro est mort », Saturnin. « Je suis effondré, Hassan Keiro vient de mourir », Giraudeau Patrick, directeur de l’IFT ou CCF pour le commun des mortels.
Les messages sont pourtant clairs mais je ne crois pas à mes yeux. J’appartiens à une culture où la littérature est orale, les messages et toutes les informations étant par l’ouïe. Rarement par les yeux. Voilà pourquoi la non voyance, la cécité ne sont pas un handicap. La surdité, si.
Et puis, la mort des intimes est souvent la chose la plus incroyable du monde. Une attitude toute humaine. J’appelle Vandar Dorsouma. L’homme de théâtre et de culture à la voix de buffle ne dit mot. J’entends son souffle, le souffle de l’harmattan chaud. Un souffle, plutôt un silence profond au bout du fil, lugubre même, qui en dit long sur l’ampleur de la douleur. J’ai compris, car il y a des silences éloquents qui parlent plus que toutes les proses. Le tamtam et le balafon du deuil, la corne stridente, riches des accords ancestraux douloureux, la voix outre-tombe de Ngonkoutou, sonnent dans ma tête, résonnent dans mon cœur. Je suis submergé de tristesse indicible. Hassan Keiro est mort, bel et bien mort. Je préfère à la mort la disparition parce qu’en Afrique, on ne meurt jamais. Birago Diop vient à mon secours. « Les morts ne sont pas morts ». Hassan Keiro fait désormais partie de ceux-là.
Je revois les pièces de théâtre où Hassan Keiro était mort à plusieurs reprises, devant le grand rideau noir des tréteaux tchadiens et africains. Réveillé, ressuscité comme le Christ de Bomba, juste après par les applaudissements des spectateurs éblouis par le talent rare de cet homme au rire contagieux. Dans un monde où le sourire se raréfie du fait de la « vie caillou », Hassan Keiro s’était donné comme mission de soigner les êtres par le rire. Quel pari ! Et son public toujours fidèle au poste répond. Hassan aimait rire, rigoler à la renverse, se moquer de toutes les « conneries nationales » sans méchanceté juste pour amener tous les « cons » que nous sommes à réfléchir.
En 1992, je fais la connaissance de Hassane Keiro. Je tombe sous le charme humain et profondément tchadien de cet homme dont le nom est en soi un Tchad en miniature, le Tchad de la tolérance et du métissage par le mariage. Il me confie qu’il souhaite mettre en scène, sous la forme d’un monologue, ma pièce dédiée aux enseignants du primaire : « Moussa Begoto, où le drame d’un fonctionnaire ». Et c’est parti. Fatigué d’une vie de carence, le cœur de Moussa Begoto lâche. Hassan préfère un décor original. Une sorte de thriller. « Ali, nos quartiers sont des cimetières et nos maisons des tombes avec porte et fenêtre. Des morceaux d’enfer avec doudour », me dit-il, le sourire en coin. « Et les lampes tempêtes qui nous éclairent sont l’œil de Lucifer », lui répondis-je. Et son légendaire éclat de rire fend le silence ! Et bien plus tard la République à vendre de Tétambé et ma Conscience du martyr burkinabé. Et toujours la mort debout ! Hassan Keiro a su affronter la peine avec courage et lucidité. On l’aimait et on le respectait pour tout cela. Patience, constance, un sens élevé de la dignité et de la fierté propre aux hommes de culture de sa trempe.
« Bonjour Hassan », « Salut, Ali. Quand me remettras-tu ma promesse ». Une pièce sur le pillage du tiers monde et la mal gouvernance que j’avais promise à Hassan Keiro, spécialement conçue pour lui. « Je n’arrive pas à trouver la chute », dis-je. « Trouve une chute dans le genre Sodome et Gomorrhe où, Dieu fâché, punit les villageois pour la perversité de certains d’entre eux ».
Hier, à l’annonce de sa disparition, des images défilent dans ma tête dont le dernier reportage du journal Le Pays. Les copains ont fait ce qu’ils sont en devoir de faire pour sauver Hassan. Mais c’était une goutte d’eau dans la mer de la douleur « Keiroine ». Une douleur héroïne, aussi.
Hassan aimerait ce jeu de mot et en rirait aux éclats, j’en suis sûr. Je le vois remuer son index comme à chaque fois qu’il pointe une « connerie, une absurdité, une injustice, une stupidité, une lâcheté, une traîtrise, une méchanceté gratuite », des tares combattues par le rire et la moquerie, l’arme des sages donc des plus forts. « Ali, sais-tu que le peuple le plus puissant est celui qui sait rire de ses propres sottises ? », me dit-il un jour. « Oui, tu as raison Hassan ». Repose en paix dans l’amphithéâtre de tous ceux qui te ressemblent parce qu’ils ont osé commettre le geste le plus sublime : tenter de changer la société sans tuer les humains comme des pauvres mouches.
Hassan Keiro. Au paradis, tu retrouveras tes jambes et des ailes. En chérubin coiffé de ton bonnet rasta, je suis sûr que tu réussiras à faire rire aux éclats Saint Pierre et tous les saints qui t’entourent. Je sais que tu mettras de la joie de vivre au ciel. Au ciel, la tristesse, l’injustice, c’est fini ! Ce n’est pas moi, qui le dis. C’est toi, qui le proclamais à longueur d’émissions radio et télé diffusées. Bonne route, à toi, cher Hassan !
Dr Ali Abderamane Haggar
Écrivain



