Opinion

De l’urgence à la résilience et au développement : Contribution du système des Nations Unies à la paix durable et au développement intégré du Tchad (2023–2026)

De l’urgence à la résilience et au développement : Contribution du système des Nations Unies à la paix durable et au développement intégré du Tchad (2023–2026) 1

Par Dr François Batalingaya, Coordonnateur Résident des Nations Unies et Coordonnateur Humanitaire au Tchad

Depuis le déclenchement de la crise au Soudan le 15 avril 2023, le Tchad se trouve au cœur de l’une des plus graves crises multidimensionnelles dans la régionces dernières décennies. En moins de trois ans, le pays a accueilli un afflux sans précédent de plus d’un million de réfugiés soudanais et de retournés tchadiens, majoritairement des femmes et des enfants, tout en poursuivant ses efforts de développement et de stabilisation dans un contexte socioéconomique et sécuritaire contraignant.

Exacerbée par les enjeux structurels de développement, cette situation a placé le Tchad parmi les contextes les plus complexes, sollicitant.       notre  capacité collective à répondre de manière coordonnée à l’urgence humanitaire, à renforcer durablement la résilience des communautés et à préserver et promouvoir la paix. Face à cette situation multidimensionnelle, l’action intégrée « humanitaire, développement et paix » du système des Nations Unies (SNU) a démontré une réalité simple mais essentielle : lorsque les interventions sont coordonnées, cohérentes et entreprises en synergie, elles produisent des résultats tangibles, même dans les contextes les plus difficiles.

Capitaliser sur l’engagement commun fort entre le SNU et le Gouvernement de la République du Tchad

Le système des Nations Unies au Tchad accorde une importance capitale à l’alignement de ses programmes d’actions etpartenariats stratégiques aux priorités nationales définies par le Gouvernement dans le cadre du Plan National de Développement (PND) – Tchad Connexion 2025-2030. Dans un élan de concertation soutenu avec les acteurs nationaux et locaux, des réponses institutionnelles, politiques, programmatiques et opérationnelles appropriées ont été apportées aux défis de Développement Durable, de Paix, de sécurité humaine, Humanitaire et de Cohésion Sociale tout en visant particulièrement les populations au dernier kilomètre, les plus vulnérables.

L’engagement et le plaidoyer des Nations Unies restent maintenus dans le cadre du dialogue des politiques entre les Partenaires aux Développement et le Gouvernement du Tchad dans la perspective d’une meilleure utilisation de l’aide publique au développement, la mobilisation des ressources endogènes et un partenariat plus ouvert et flexible pour la mise en œuvre impactante du PND-Tchad Connexion 2030 et ses 124 projets structurants.

Stabiliser un choc régional majeur

À la fin de l’année 2025, le Tchad accueillait plus de 1,2 million de personnes déplacées de force, dont près de 900 000 réfugiés soudanais et plus de 340 000 retournés tchadiens, majoritairement des femmes et des enfants. Face à cette pression sans précèdent et avec l’appui des Nations Unies et de leurs partenaires, le Gouvernement a pu relocaliser plus de 597 000 personnes depuis des sites spontanés en zone frontalière vers 23 sites d’accueil planifiés, réduisant significativement les risques sécuritaires, sanitaires et de protection, tout en restaurant dignité et espoir.

Parallèlement, le Tchad est devenu un véritable pôle humanitaire régional. À la fin de 2025, plus de 2 600 convois transfrontaliers avaient permis d’acheminer près de 4,6 millions de tonnes de cargaisons humanitaires vers le Soudan, atteignant cumulativement plus de 32 millions de personnes. Cet effort logistique exceptionnel, coordonné avec les autorités et les partenaires humanitaires, souligne le rôle stratégique du Tchad pour la stabilité régionale.

Ces résultats ont été obtenus malgré un sous-financement chronique. En 2025, le Plan de réponse humanitaire, pourtant repriorisé, n’était financé qu’à 28 %. Néanmoins, plus de 1,6 million de personnes ont pu être assistées. Ce contraste illustre à la fois l’efficacité opérationnelle et les limites imposées par l’insuffisance des ressources : chaque dollar compte, mais chaque dollar manquant a aussi un coût en termes de vies, de cohésion sociale et de sécurité.

Sauver des vies : des résultats sanitaires concrets

L’année 2025 a également démontré l’impact direct d’un financement rapide et flexible. Face à une flambée de choléra, la première depuis plusieurs années liée aux mouvements de population, une mobilisation immédiate des Nations Unies, en appui au Ministère de la Santé publique et de la Prévention, a soutenu la préparation du pays et une réponse nationale coordonnée multisectorielle et multi-acteurs. Plus d’un million de personnes ont été vaccinées en urgence, et l’épidémie qui a duré environ 5 mois a été officiellement déclarée terminée en décembre 2025.

Certes, plusieurs défis sanitaires demeurent, eu égard aux indicateurs du pays, néanmoins, cet épisode illustre une réalité essentielle : investir à temps dans la prévention et la réponse d’urgence sauve des vies et évite des crises plus coûteuses demain.

Protéger les acquis et renforcer la résilience

Au-delà de l’urgence, l’action des Nations Unies s’inscrit dans une vision stratégique fondée sur les enseignements de l’évaluation finale du cadre de coopération UNDAF 2023. Ces priorités ont été pleinement prises en compte dans le nouveau cadre de coopération des Nations Unies pour le Développement Durable (UNSDCF) 2024-2026, élaboré avec le Gouvernement.   Celui-ci s’est concentré à la préservation des services sociaux essentiels et à renforcer les bases de la résilience. Cela est d’autant plus crucial dans un pays où environ 40% de la population vit sous le seuil de pauvreté et où plus de 80 % des ménages font face à des privations multidimensionnelles.

En partenariat avec les institutions financières internationales, les Nations Unies ont contribué à mobiliser des financements structurants pour répondre aux facteurs de fragilité, tout en accompagnant la redéfinition du Plan National de Développement, Tchad Connexion 2030. L’enjeu n’est plus seulement la mobilisation des ressources, mais leur traduction en investissements concrets et inclusifs, notamment dans le capital humain, la résilience climatique et la gouvernance locale.

Paix, gouvernance et cohésion sociale : Vers des investissements stratégiques

Les investissements dans la consolidation de la paix restent modestes en volume, mais déterminants par leur impact. Depuis 2023, des initiatives soutenues par les Nations Unies ont contribué à prévenir les conflits liés aux ressources naturelles, à renforcer les mécanismes locaux de médiation et à accompagner les réformes institutionnelles.

L’accompagnement des Nations Unies à la transition politique au Tchad d’avril 2021 à mars 2025, s’est traduit par un soutien conséquent au processus de réconciliation nationale. Les acteurs gouvernementaux ont été soutenus dans le cadre des pourparlers de paix, de la réalisation du dialogue national, la mise en œuvre du processus institutionnel et électoral ayant permis la mise en place d’une nouvelle Constitution et la tenue des élections présidentielle, législatives et locales.

Le soutien des Nations Unies se poursuit afin de consolider les acquis de paix, notamment à travers le processus de Désarmement, Démobilisation et Réinsertion (DDR) au Tchad, le renforcement institutionnel de la Médiature de la République, et la mise en œuvre effective de la décentralisation. Cette dernière constitue un levier essentiel : elle jette les bases d’une gouvernance locale inclusive, stimule le développement territorial intégré et contribue au renforcement durable de l’État de droit.

En 2025, l’appui aux droits humains et à la justice a permis, entre autres, la libération de centaines de détenus et l’adoption de cadres juridiques clés, dont la Stratégie nationale de réconciliation et de consolidation de la paix en lien avec la justice transitionnelle. Ces avancées démontrent que la stabilité durable passe aussi par l’État de droit, le dialogue et la confiance entre citoyens et institutions.

2026 : consolider, intégrer et amplifier

Entre 2023 et 2025, le système des Nations Unies a investi plus de 2,2 milliards de dollars au Tchad, (692,8 M$ en 2023, 863,7 M$ en 2024, et 684,3 M$ en 2025).

Cette trajectoire montre un passage progressif de la réponse d’urgence vers des interventions plus intégrées, combinant aide humanitaire, transferts monétaires, services sociaux, résilience et gouvernance. Dans ce cadre, afin d’apporter une contribution plus intégrée pour relever les défis du Tchad, les Nations Unies, la Banque mondiale et la Banque africaine de développement ont consolidé davantage leur partenariat stratégique pour capitaliser sur leurs atouts respectifs et renforcer leurs complémentarités, en mobilisant une expertise technique et des financements à grande échelle. Ce partenariat s’est également élargi à d’autres acteurs clés du développement, tels que l’Union européenne, les agences bilatérales de coopération, ainsi que les organisations régionales et internationales, afin de favoriser une approche plus coordonnée, inclusive et durable.

Uniquement pour 2026, le système des Nations Unies a déjà mobilisé 621 M$ qui seront investis dans la résilience et le développement du pays. La priorité est claire : faire plus et mieux avec des ressources limitées, en renforçant l’intégration multisectorielle, en ciblant les zones les plus vulnérables et en consolidant les acquis obtenus au prix d’efforts considérables.

Le Tchad demeure l’un des contextes les plus fragiles au monde, mais il est aussi un pilier essentiel de la stabilité du Sahel et de l’Afrique centrale. Les enseignements de ces trois dernières années sont sans équivoque : un engagement international soutenu, cohérent et intégré n’est pas un luxe, c’est un investissement stratégique dans la paix, la résilience et l’avenir commun.