Tribune

 Les en dessous de l’extradition de Paul-Henri Sandaogo Damiba

 Les en dessous de l'extradition de Paul-Henri Sandaogo Damiba 1

L’exil est un phénomène ordinaire de la vie politique. Depuis les cités antiques, y compris dans les sociétés traditionnelles africaines anciennes, une dissension avec le pouvoir régnant ou une déchéance valaient parfois pour l’un des protagonistes dans la gestion ou la conquête du pouvoir, un éloignement volontaire ou non de la terre natale, de sa patrie, qui pouvait être soit temporaire, soit définitif.

À cet égard, il y’a lieu de relever que l’histoire de l’Afrique contemporaine depuis l’accession à l’indépendance de la plupart des États africains à l’aube des années 60, est faite de bannissements d’adversaires politiques dans le cadre de luttes de pouvoir ou de désaccords idéologiques ou de gestion dans la conduite des affaires de l’État. Mais rarement un cas de figure similaire à celui que vient de connaître l’ancien chef de la transition burkinabè, le lieutenant-colonel Paul-Henri Sandaogo Damiba ne s’était produit en Afrique.

Exilé au Togo depuis trois ans où il avait trouvé une terre d’accueil après son renversement par le capitaine par Ibrahim Traoré, l’actuel chef de la junte, il est désormais entre les mains de la justice de son pays, extradé du Togo après un bref passage chez un juge qui lui aura notifié les raisons de son extradition.

Sans revenir sur les détails du communiqué publié par le Garde des sceaux, ministre de la justice et des Droits humains, Me Pacôme Adjourouvi pour justifier les motivations de cette expulsion et de cette extradition, on retient en substance que le Togo a répondu à une demande des autorités burkinabè. Celles-ci accusent Paul-Henri Sandaogo Damiba d’être l’instigateur de nombreuses tentatives de déstabilisation du pouvoir de Ouagadougou dont la plus récente remonte au 3 janvier 2026.

Des rares précédents en Afrique

Pour des raisons identiques et plusieurs fois en Afrique, lorsque des figures politiques en exil de premier plan ont été jugées persona non grata par le pays hôte, elles ont été simplement expulsées. Mais elles ont été rarement extradées vers leur pays d’origine pour être livrées à leur adversaire politique du moment. L’un des rares exemples tragiques demeurés dans les mémoires fut l’extradition vers le Zaïre de Mobutu du rebelle lumumbiste Pierre Mulele par le chef de l’Etat congolais Marien Ngouabi (31 décembre 1968-18 mars 1977). En dépit des assurances formelles de Mobutu à son homologue, Pierre Mulele fut atrocement torturé puis exécuté dans la nuit du 2 au 3 octobre 1968.

Le Burkina Faso, un pays de non-droit

Dans son communiqué, le ministre togolais de la justice affirme que des garanties ont été apportées à son gouvernement afin que Paul-Henri Sandaogo Damiba soit traité avec la dignité inhérente à ses anciennes fonctions de chef d’Etat du Burkina Faso et puisse bénéficier d’un procès équitable. Or, le Burkina Faso est de fait gouverné par la loi martiale depuis le coup d’Etat du lieutenant-colonel Paul-Henri Sandaogo Damiba contre le président Roch Marc Christian Kaboré le 27 janvier 2022. Les atteintes aux libertés individuelles et collectives, les restrictions drastiques de la liberté d’expression sont légion et font l’objet d’amples dénonciations documentées de nombreuses organisations de défense des droits humains. Dans un tel contexte politico-juridique, dans un pays qui a en décembre 2025 retablit la peine de mort(près d’une décennie après l’abolition de cette pratique odieuse par ce pays d’Afrique de l’Ouest. La dernière exécution judiciaire connue au Burkina Faso a eu lieu en 1988), quelles garanties peut-il fournir pour un justiciable accusé des délits les plus graves ?

Une extradition inquiétante

Mais au-delà des garanties de justice pour le justiciable Damiba dont nous ne présumons guère des délits, de même que nous nous abstenons de prendre sa défense au-delà des stricts principes de droit tels qu’encadrés par les conventions et traités internationaux dont le Burkina Faso est partie, cette extradition est inquiétante pour de nombreux hommes politiques africains en exil sur le continent.

En effet, même sous les pires dictatures que l’Afrique a connues durant l’époque de fer du parti unique et de la guerre froide, des centaines d’opposants politiques ont vécu en exil dans d’autres pays africains sans faire l’objet d’une extradition vers leur pays d’origine. Or, ces réalités politiques n’ont guère entamé les relations diplomatiques entre ces États. L’un des exemples les plus célèbres est celui de l’ancien chef de l’Etat camerounais Ahmadou Ahidjo, qui aura vécu en exil au Sénégal avec sa famille qui s’y trouve encore et durant des décennies, et sous les présidences successives de quatre chefs d’Etat sénégalais. Ahmadou Ahidjo est mort le 30 novembre 1989 à Dakar.

Au regard d’une pratique politique vieille de plusieurs décennies, quasiment revêtue d’un caractère jurisprudentiel, les interrogations demeurent sur les raisons réelles qui ont conduit les autorités togolaises à prendre une décision d’une telle gravité. Les incartades de Paul-Henri Sandaogo Damiba se sont-elles avérées de nature à nuire à la sécurité de l’Etat togolais ? L’ancien chef de la junte burkinabè est-il la victime sacrificielle d’une bataille géopolitique régionale au sein de laquelle il se serait imprudemment positionné ?

Il est important que des clarifications soient apportées à ces questionnements légitimes afin que cette extradition que nous voulons considérer comme une exception ne fasse pas école en Afrique. Cette attente est d’autant plus légitime en ces moments inquiétants où de graves atteintes sont faites au droit international.

Éric Topona.