Politique

Bébédjia, 17 ans après l’arrivée du pétrole

Bébédjia, 17 ans après l’arrivée du pétrole 1

L’exploitation du brut de Doba au début des années 2000 a cristallisé tous les espoirs au sein de la population de la zone pétrolière. Mais près de deux décennies après, les villes et villages environnants des puits de pétrole sont devenus l’ombre d’eux-mêmes.

A l’entrée nord de Bébédjia, les gros caïlcédrats plantés aux abords de la voie bitumée offrent au visiteur un climat doux et un air rafraichissant en cette saison des pluies. Le chant des oiseaux se mêlent aux bruits des mortiers, les cris de enfants jouant à travers les tiges de mils déjà hauts. En arrivant au centre-ville, le visiteurs réalise que Bébédjia n’a rien d’une ville. «L’exploitation du pétrole est un grand échec», fulmine Moyombaye Urbain, le chargé de la formation de l’Entente des populations de la zone pétrolière (Epozop), créée en 1999 pour défendre les intérêts des communautés riveraines des zones d’exploitation pétrolières. Certains comme Roger, un sexagénaire, ex-agent de prévention et de sécurité, une société de gardiennage qui a mis la clé sous le paillasson garde en mémoire le quotidien de la population locale avant l’exploitation de l’or noir. «Avant l’exploitation du pétrole, la ville bougeait. L’argent avait de la valeur. Mais dans les années 2000 avec l’exploitation du brut qui a vu débarquer dans la localité de centaine de milliers de personnes, le coût de vie a subitement changé», regrette-t-il.
Avec la compression des ouvriers après la finalisation des chantiers de construction, beaucoup d’opérateurs économiques et des ex-travailleurs ont quitté la localité. La vie y est devenue de plus en plus difficile et le coût de vie reste élevé. «Au début du projet, les autorités ont promis monts et merveilles aux populations locales mais aujourd’hui, la ville de Bébédjia et ses sous-préfectures n’ont pas l’image des zones pétrolières. Nous étions de ces Tchadiens qui ont exigé que les communautés locales soient préparées mais nous n’avons pas été entendus», rappelle Moyombaye Urbain, pour qui le gouvernement et ses partenaires devaient initier des projets d’accompagnement.
Depuis octobre 2000, date du début des travaux de construction des champs pétroliers, il n’y a eu que très peu de réalisations, un marché dit ’’moderne’’ qui n’est qu’une coquille vide, deux bâtiments construits à l’école du centre, deux autres au lycée général qui a bénéficié d’une clôture, le réaménagement du centre de santé à la sortie ouest de la ville avec moins de personnel soignant qualifié. Quelques rares écoles construites n’ont pas de table-bancs. «Nos enfants doivent apporter leurs accessoires pour éviter de s’asseoir à même le sol», dénonce Martin, parent d’élèves.
Des populations habitant non-loin des sites sont contraints de limiter leur déplacement à certaines heures de la journée. «Non seulement nos parents qui vivent de l’agriculture ont perdu leurs champs au profit du projet pour ne rien gagner en retour mais ils ne peuvent pas se rendre très tôt dans les rares portions de terres cultivables qui leur restent. Les gendarmes les harcellent quotidiennement en les obligeant à rentrer très tôt des champs», fait remarquer le chargé de la formation de l’Epozop. D’après lui, des fortes amendes sont imposées aux villageois. «Si par malheur ils sortent la nuit pour un cas de maladie ou un cas de décès, ils sont contraints de payer des fortes amendes à la gendarmerie qui estime souvent que ces personnes se rendent sur les sites pour voler», ajoute-t-il.

Explosion de la prostitution

Des conditions de vie de plus en plus difficile obligent de nombreuses filles à abandonner le chemin de l’école pour se lancer dans la prostitution. Yvonne, native de Koumra a suivi son oncle paternel, un ex-employé d’une société pétrolière, spécialisée dans l’hôtellerie a abandonné l’école en classe de seconde pour se lancer dans la prostitution malgré les risques liés aux infections sexuellement transmissibles. «Orpheline de père et de mère depuis l’âge de 7 ans, c’est mon oncle qui s’occupait de moi. Mais quand il a perdu son travail, la vie est devenue difficile et je me vois dans l’obligation de l’épauler, car il est avancé en âge», raconte-t-elle. Interrogée sur les risques liés aux maladies, elle répond laconiquement: «on meurt toujours de quelque chose».
Le prix des passes pour des nuits entières sont dérisoires. «Par nuit, je prends 1500 à 2000 francs Cfa. Je peux prendre tout le temps et faire des préliminaires avec l’homme. Mais pour la passe, nous allons droit au but : pas de caresse, ni quoi que ce soit», témoigne Nodjimadji, le regard baissé.
«A cause de la faim, les filles vendent leurs corps. Ce qui fait que certaines tombent malades alors qu’avant l’exploitation du pétrole, nos sœurs faisaient du commerce et n’aiment pas la facilité», ajoute le chargé de la formation de l’Entente des populations de la zone pétrolière.

Manque d’eau potable et                l’électricité quasi-inexistante

Les rares fontaines d’eaux installées dans quelques quartiers de la ville sont tombées en panne au grand désarroi des populations qui continuent de boire les eaux des puits. «On continue de boire de l’eau des puits. La ville n’a pas une extension d’eau potable. Parfois, c’est l’hôpital Saint Joseph qui met à notre disposition des chlores pour les puits», précise le maire de la ville Maïnan Doumsangar.
Certaines familles pointent du doigt les cadres de la localité. Ils nomment les cadres du parti au pouvoir qui leur ont menti. «On nous a fait croire que nos enfants vivraient dans l’abondance et que nous aurons de l’eau potable. Que nos routes allaient non seulement être bitumées mais aussi électrifiées mais rien de tout cela n’est fait», regrette un chef de quartier.
D’après un responsable de la société nationale d’électricité, la ville recevait une citerne de gasoil pour trois mois de 2008 à 2016 et deux citernes pour toute une année entre 2016 et 2017. «De 2017 à nos jours, c’est devenu flottant. Nous recevons 18 000 litres de gasoil par année», précise notre source. La ville ne peut être alimentée que quatre heures par jours. «Il y a de l’électricité qu’à partir de 18 heures 00 minute à 22 heures 00 minute», ajoute-t-il. L’on apprend que les deux générateurs, installés dans la ville sont en panne depuis 4 ans. «Depuis l’installation du groupe électrogène jusqu’à nos jours, il n’y pas une révision digne de son nom. Chaque fois que le groupe déconne, il faut faire appel à un réparateur venu de la France, un certain ‘’Philosophe’’. Maintenant, c’est Djikoloum, un réparateur venu de Doba nous a réparé le groupe. Il n’y a pas de travail de ligne. Et la ville a un seul électricien et deux assistants qui gèrent le central. «Bébédjia est dans un gouffre. La ville reste dans le noir. Si on nous donne le carburant pour deux mois et que ce carburant fini, il faut attendre cinq à six mois d’abord pour éclairer la ville alors que l’économie d’un pays repose sur électricité», regrette Maïnan Doumsangar.
La ville ne dispose ni de centre culturel moins encore d’une bibliothèque. La seule bibliothèque de l’Eglise catholique a fermé ses portes depuis des lustres. «Comment comprendre qu’une ville pétrolière ne puisse pas avoir un centre d’animation culturel ou de bibliothèque ?», s’interroge Ngartessem, élève en classe de terminale. Une situation qui pousse certains jeunes à abandonner les études. «Certains jeunes deviennent des dockers pour survivre, d’autres sont dans le désarroi total et ne font rien d’autre que se saouler chaque jour», se lamente Séraphin.

Stanyslas Asnan, de retour de Bebedjia

Le Pays no 167, du 7 au 15 octobre 2020